Le sang de ma mère : Chapitre 8

Le sang de ma mère : Chapitre 8

Yeux hagards, le souffle coupé, Yahya regrettait déjà ses paroles. Maman ne rentrerait pas en France avec nous ? Il voulait seulement me bousculer. Me faire mal, juste assez pour que je ne puisse plus répliquer. Yahya ne pensait pas me voir chuter aussi profondément. Ma douleur creusa un abîme à la transparence du silence. Impuissant, terrorisé, il me regarda chuter. Je ne crois pas qu’il essaya de me retenir. Il eut trop peur de m’y rejoindre. La profondeur de l’abîme est toujours impressionnante la première fois. On découvre que la mort à une gueule béante, prête à nous gober sous nos pas.

Ou peut-être qu’il essaya de me rattraper. Mais que pouvait-il faire ? C’était déjà trop tard. « Maï, Maï ! Réponds-moi Maï ! » M’appela Yahya d’une voix suppliante. Je restais assise au sol, immobile, les yeux scellés par les larmes. Sa voix se perdit dans un néant. Le bruit de ses pas aussi lorsqu’il s’enfuit. Il n’était plus réel. Je n’entend que le tourbillon de mes pensées. Tels de bons gros hommes, ils me secouaient brutalement. Je pensais rester entre leurs mains à jamais. 

Maman me prit dans ses bras. Mes yeux restèrent clos, mais cela ne m’empêcha pas de la voir. Je devinais sa silhouette vaporeuse se détachait du ciel vide. Les bras et le visage à moitié enfouies sous son foulard en mousseline, on ne voyait que ses grands yeux noirs brillant. Elle avançait d’un pas droit et léger. Tout son corps restait immobile. Seule la mélodie fredonnait à travers ses dents trahissait nos mouvements. Je n’en percevais que la tristesse, le chagrin. Trop de tristesse et de chagrin pour que je l’interroge. Comme toutes les personnes assez intelligentes pour souffrir des injustices subies, Maman trouvait son réconfort dans la résignation. Elle faisait toujours siennes les décisions de mon père, jusqu’à prétendre qu’elles venaient d’elle. Je ne la contredisais jamais. Je ne pouvais pas, je ne voulais pas contraindre Maman à m’avouer son impuissance.

Les jours suivants, dès le réveil, je ne quittais plus les talons de ma mère. Je devins une seconde ombre, plus encombrante, mais bien plus fidèle. Je ne la voyais pas quitter une pièce, sans être saisie d’angoisse. Je craignais de manière insensée qu’elle m’abandonne. Je me précipitai alors à sa poursuite, tremblotante. Mon comportement étonna beaucoup, et me valut de nombreuses reproches. Papa disait même les lèvres pincées par l’irritation :« S’il y avait la place, elle essaierait même de retourner dans ton ventre. » Maman répondait alors d’une voix ferme, comme si elle y croyait vraiment : « Elle a de la fièvre, elle a attrapé un coup de chaleur. » Elle acceptait ma compagnie sans se débattre. Je ne la dérangeait pas vraiment : elle dormait tant. Sans désentortiller les nuits des jours, elle passait son temps dans son lit, les rideaux tirés. Je me souviens de ces journées comme d’une interminable sieste, chaude et moelleuse comme Maman. J’espérais qu’elles ne finissent jamais, et qu’on nous y oublie. Rêve fou.

Le départ eut lieu, un matin, juste après la prière de l’aube. Le ciel encore incolore pesait si bas sur les têtes, que je distinguais à peine le visage des adultes. Papa chargeait nos bagages dans la voiture. Un petit attroupement se forma autour de nous. Certains nous disaient adieu, d’autre nous dévisageaient. La plupart du village dormait paisiblement. Mes yeux rencontrèrent ceux de Yahya, en retrait. Je ne connaissais plus ce petit garçon rieur qui me portait sur son dos lorsqu’un cafard ou un lézard m’effrayait. Il baissa les yeux avant que je ne me risque à lui faire un signe de la tête.

—Maman je veux rester avec toi, steuplait… Steuplait… Pitié… Bégayai-je au milieu de mes sanglots.

—Je rentre bientôt. On ne prend juste pas le même avion.

—Tu me promets que tu rentres bientôt ?

Elle essuya mes larmes de la main, puis me répondit : « Promis. Tu seras sage. Écoute bien ton Papa et Mama Radja. On va vite se revoir. Au revoir mon bébé. » Elle sourit d’un sourire brillant de sincérité, un souffle de l’âme. Le genre de sourire réservait aux jours de fête. Son sourire fut un baume. Une caresse sur les cheveux. Un baiser sur la joue. Oui, on se reverrait vite. Elle m’installa dans la voiture, où Papa et Matouné Radja m’attendaient.

La foule se dispersait petit à petit. Seule Maman resta, à regarder la voiture démarrer. Toujours souriante.

Son sourire me poursuit encore.

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Écrivaine et Conceptrice du site.

Amy

Écrivaine et Conceptrice de La Femme en Papier

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