Le sang de ma mère : Chapitre 6

Le sang de ma mère : Chapitre 6

Aux premières lueurs du jour, je me précipitai dehors alors que le village s’étirait et baillait encore. Comme tous les matins, Yahya m’attendait devant le pas de la porte, impatient : « Dépêche-toi Maï ! » Mon été aurait pu se résumer à lui : où que je tourne les yeux, mon regard tombait sur le sourire édenté de Yahya. Nous étions en même temps fait pour nous entendre. Moi, j’avais pleins de petits sous et lui pleins d’idées pour les dépenser. Il me prenait par la main et m’entraînait dans les champs à dos de cheval. Nous nous y gavions de cacahuètes grillées, de fruits et de sodas jusqu’à transformer nos ventres en ballons bien gonflés. Mais surtout nous courrions et nous riions. Du matin au soir, nous courrions en riant jusqu’à en avoir le tournis. Les jambes et le souffle coupés, nous nous laissions tomber, ivres de joie. Tous ceux qui croisaient notre route, nous annonçaient solennellement que nous nous marierions. Yahya et moi, nous reculions alors de deux pas en hurlant des grands : « Ah ! » et « beurk ! » Mais lorsqu’ils ajoutaient que mes parents, eux aussi amis à mon âge, réagissaient avec le même dégout, je m’arrêtais pendant un instant de rire et de courir. J’imaginais mes parents-enfants, courir main dans la main. Cette idée me ravissait. À ma connaissance, toutes les jolies histoires parlaient d’amour, et mes parents paraissaient soudain faits pour vivre ce genre d’histoire.

Ils jouèrent ensemble durant toute leur enfance. L’un ne pleurait pas sans entraîner l’autre dans ses larmes. Ils ne savaient rire qu’en chœur et ne semblaient parler que d’une seule voix. Chose rare, leur amitié résista même à l’adolescence. S’ils continuaient leurs jeux enfants, sans remarquer qu’ils s’éloignaient de l’âge où la proximité ne peut plus être innocente, cela n’échappa pas à leurs parents. Ils décidèrent donc de les marier. Personne ne parla d’amour : il s’agissait juste du mariage de deux soninkés appartenant à la même caste. Mais personne ne pouvait nier que leur mariage obéissait à une inclination du coeur. Papa jurait même à l’époque qu’il ne prendrait jamais d’autres épouses… Maman finissait donc par suivre le même chemin que toutes les autres. Quelle satisfaction pour toutes celles qu’elle narguait à son insu par son bonheur. Elles ne parvenaient pas à cacher leur jubilation malgré leur grand sourire. Elles trépignaient à en faire trembler le sol. Maman ne s’énervait pas. Elle n’entendait pas leurs taquineries, ne voyait pas leurs sourires mesquins. Elle était déjà si loin… J’avais moi-même le sentiment de ne plus pouvoir l’atteindre. À l’époque, je ne comprenais pas sa complaisance. Elle me reprochait mon manque d’enthousiasme pour le mariage et louait la beauté de ma future belle-mère. Mais qu’aurait-elle pu faire d’autre ? S’offusquer aurait été sacrilège. Refuser, un affront pour toutes les femmes qui partageaient son sort. Pleurer, n’aurait susciter que rire et mépris. Alors, elle joua son rôle, exactement comme on l’attendait d’elle.

Le jour vint enfin. Le mariage de Papa et de Matouné Radja fut célébré par une immense fête. Ma mère occupa toutes les conversations et les regards, à chaque apparition de Matouné Radja dans une nouvelle robe. On ne voyait que son visage tant son petit corps menu se perdait dans des cascades de bijoux et de khartoum (tissu traditionnel) flamboyants. Son chignon, tiré en arrière et piqué de brillants dorées, donnait à son visage l’éclat et la douceur d’une perle. Des petits yeux en amande, une jolie bouche à croquer, digne d’une geisha, seul son nez dérangeait. Elle n’osait, ou ne pouvait sourire tout à fait, mais son bonheur suintait de toutes les parcelles de son corps. Matouné Radja étincelait à nous en aveugler.

–Comme elle est belle ! T’as vu ?

–Magnifique, acquiesça Maman. Je regardais ma mère pour savoir ce que je devais penser. Elle souriait, à m’en faire pleurer. Je connaissais ce sourire. Elle avait eut le même, le jour de notre rencontre avec Matouné Radja. Sa beauté, sa jeunesse, sa politesse, tout en elle humiliait Maman. 

Ce sourire ne la quitta pas de la soirée. Il flottait encore sur ses lèvres le lendemain de la fête, lorsqu’elle vint s’installer dans ma chambre.

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Amy

Écrivaine et Conceptrice de La Femme en Papier

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