Le sang de ma mère : Chapitre 7

Le sang de ma mère : Chapitre 7

La vie à Kulary s’écoulait comme les grains d’un sablier. Les jours tombaient lentement, tous identique, l’un à la suite de l’autre, sans qu’il me soit possible de les dissocier ou de les retenir entres mes doigts. L’arrivée de Matouné Radja ne troubla en rien cette routine. Elle se joignit seulement à la foule de visages encombrants quotidiennement notre vestibule. Une Matouné de plus. Elle ne serait rien d’autre : je m’en fis la promesse. Mais pour mon grand malheur, Matouné Radja en décida autrement. Elle ne se fatiguait pas de me cajoler. « Tiens Maï, j’ai fait des beignets au sucre, exprès pour toi ! » me déclarait-elle avec son demi-sourire cousu sur sa figure. Je toisais la délicieuse pile de bouchées croustillantes et chaudes, sans y toucher. « J’ai pas très faim, j’en mangerai après. » Je refusais d’accepter la moindre de ses attentions. Les fruits et les bonbons qu’elle me fourrait dans les poches finissaient tous dans la panse de Yahya. Elle m’offrit une robe. Je m’empressai de la déchirer dans mes jeux, et elle de la recoudre docilement. Elle couvrit mon poignet de bracelets en petites perles. Je les fis tomber un par un au fond du puits avec délectation. Matouné Radja pouvait bien m’offrir la contenance de l’océan en cadeaux, je ne lui pardonnais pas sa présence chez nous. Je ne lui pardonnais pas de rire avec mon père et de lui tapoter l’épaule. Je ne lui pardonnais pas de partager tous nos repas. Je ne lui pardonnais pas sa gentillesse en vers ma mère. « Reste assise Halimata, je vais débarrasser. » Quelle hypocrite ! Elle blessait Maman et ne lui permettait même pas de la détester en paix. J’enrageais tant que je ne parvenais même pas à lui sourire. Elle faisait mine de ne pas remarquer ma rancune à son égard. Imperturbable, Matouné Radja me répétait avec l’acharnement du soleil à se lever : « Tu peux m’appeler Mama. » « Jamais ! » soufflais-je, en acquiesçant de la tête. Maman me surveillait avec soin. Elle ajoutait même des fois : « Mais oui Maï, Matouné Radja est si gentille avec toi. Appelle-la Mama. » Maman, pensait-elle vraiment ce qu’elle disait ? Je doutais parfois. Puis, je regardais ses cernes, ses gestes désormais si lents. Maman semblait toujours somnolente. Elle faisait de longues siestes, dont elle ressortait la voix éteinte et avec une expression de suppliciée. Sa vue m’était aussi insupportable qu’une épine logée dans mon crâne, des pierres dans mon estomac.

Heureusement, je pouvais la fuir comme je le voulais. Je sortais comme je rentrais avec la légèreté du vent. Je n’avais aucune autorisation à demander. Kulary se divisait en multiples habitations. Réparties par familles, ces dites-habitations se composaient de quatre à cinq maisons enserrées d’une frêle muraille. Toutes les portes, des maisons comme des murailles, restaient grandes ouvertes en journée. Où que j’aille, j’étais constamment entourée de cousins et de tantes : mes déplacements se limitaient à Sakho-Kunda, Soumaré-Kunda et Touré-Kunda, respectivement la famille de mon père, de ma mère et d’une tante. Et puis il y avait toujours Yahya avec moi. Il était si doux d’avoir sept ans, et tout un monde à explorer ! Loin, très loin de ces histoires de mariage, je m’extasiais devant la nouveauté des lieux. Des ânes et des chèvres à portée de main. L’immense fracas du pilon en bois qui broie le mil au creux d’un mortier. Une femme avec sur la tête une bassine énorme débordant de linges fumant. J’aimais Kulary. J’aimais jouer avec Yahya. Je souhaitais rester à jamais dans la chaleur de sa compagnie. Puis je me rappelais de Matouné Radja et je souhaitais alors retourner à mon ancienne vie. N’avoir jamais pris cet avion, n’avoir jamais foulé ce sol.—Je suis tellement impatiente de partir, je reverrai plus jamais cette vielle sorcière.

Une ombre assombrit le sourire de Yahya.

—Mais tu crois qu’elle va rester ici ? Elle va rentrer avec vous, affirma-t-il avec son habituelle nonchalance.

—C’est pas possible, il y a pas assez de places chez nous.

—Mais si je te dis Maï. Vous êtes pas très malin, vous, les Français. Si elle s’est mariée avec ton père, c’est pour vivre avec lui.

—N’importe quoi ! C’est toi qu’est pas malin ! C’est toi ! criais-je, piquée par ses paroles. Les autres enfants du village critiquaient toujours mon accent, ma façon de manger, et même de respirer sous prétexte que je venais de France. Mais pas Yahya.

—Non c’est toi ! T’es bête ! Je te dis que si ! Cria-il à son tour. 

Je lui répondis, les larmes aux yeux, avec autant de force que si je lui jetais une pierre :

—T’y connais rien toi d’abord ! Tu sais rien du tout ! Tu vas même pas à l’école !

—Ah oui, et toi t’es qu’un gros bébé ! Il y a que toi qu’à pas compris que ta Maman restait ici, et ta Matouné rentrait en France avec toi et ton père !

La suite à venir….

Amy

Écrivaine et Conceptrice de La Femme en Papier

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