Le sang de ma mère : Chapitre 4

Le sang de ma mère : Chapitre 4

Maï ! A johindi  ! (Maï ! Dépêche-toi !) Aboya Papa.

Je m’arrachai à l’étreinte oppressante du soleil, affaissé de tout son poids sur mon corps frêle, et m’élançai vers mes parents. Déjà installés au fond de la voiture, leurs visages étaient étoilés de sueur. Ils sortaient tout juste d’un combat musclé avec une foule de jeunes hommes nous attendant devant les portes de l’aéroport. Ils arrachèrent à mes parents leurs valises à coup de crocs et les traînèrent avec une féroce sollicitude vers la ligne de taxi. Vaillamment, Papa récupéra chacune de nos valises, une à une sous les instructions de Maman. Il les glissa dans le coffre de la voiture de son ami, Caou* Sirou.

Je n’avais pas tout à fait refermé la portière, que la voiture démarra en trombe afin de semer les mendiants tapant aux vitres. « Francs ke cime ni i na ciane, » (L’odeur des francs les transforme mouches) lança Tonton Sirou. Ils rirent en chœur et commencèrent à échanger des civilités. Mon regard se laissa entraîner par le paysage défilant sous mes yeux. Je cherchais derrière ces maisons et ces routes, cette Afrique tant imaginée. Depuis l’annonce de notre départ, j’assaillais ma mère de questions sur « là-bas. »

–Qu’est-ce qu’on mange en Afrique ?

O wa ige sili no. No igor or wa drame wa baka sili. Yele xo gabe wa konto. ciga maaxo wa linono sili no, a do… (On mange si bien ! Là-bas, les plats ont vraiment du goût. J’ai pas tous les ingrédients qu’il faut, ici. Tu verras comme mon chigua maharo sera bon, et le…)

–Mais est-ce qu’ils ont des frites ? L’interrompis-je.

Hmm… Iyo a la bay na a mata do pomme de terre. O la bay pâtes xa xobo, (Hmm… Oui si on achète des pommes de terre, je pourrais te faire des frites. On prendra aussi des pâtes si tu veux) ajouta-t-elle dans un sourire fanfaron.

Maman affirmait toujours que son pays n’avait rien à envier à la France, et qu’il était même mieux sur de nombreux points. Habituellement, je croyais absolument tout ce qu’elle me disait. Ma vue et mon ouïe dépendaient davantage de ses yeux et ses oreilles que des miens. Cependant, sur ce chapitre, je restais méfiante. Qu’est-ce qu’était cette Afrique à laquelle on me renvoyait constamment ? Je savais seulement que je venais de là-bas, comme on sait dans quelle boutique un objet ou un vêtement ont été achetés. L’Afrique, dans mon esprit pays fabriquant toutes les personnes noires, éveillait uniquement chez moi des images confuses piochées ici et là dans des livres et à la télé. Une étendue désertique infinie, des cases en terre cuite avec un toit en paille par-ci et par-là, des lions en liberté aussi et des chasseurs en pagne armés de longues lances. Mais nulles traces de tout cela derrière les vitres de la voiture.

Banjul avait étrangement un petit air de famille avec Paris. Un Paris beaucoup plus coloré, beaucoup plus lumineux et beaucoup plus pauvre. Des longs fils électriques pendouillaient sur les façades d’immeubles à la peinture bariolée et défraîchie. Des piles d’ordures et des palmiers encombraient les trottoirs, finement tapissés de sable. Cette ville formait une sorte de patchwork, passé de main en main, aux coutures et aux parties élimées apparentes.

Mon regard vagabondait encore dans ces nouveaux lieux, lorsque la voiture s’arrêta devant une splendide maison, digne de passer à la télévision. Une grande bâtisse en pierres ocre avec des immenses baies vitrées. Il était impossible que ça soit notre destination.  J’habitais à Paris dans une sorte de gros parpaing de huit étages, comme toutes les personnes de ma connaissance. Et pourtant, il s’agissait bel et bien de la maison de Caou Sirou. Je l’observais lui et sa maison, incrédule. Il habitait une grande maison, nettoyé par des domestiques et il était ami avec nous ! Même très amis puisqu’en nous présentant à sa famille, il nous couvrit de compliments et de petites tapes. Une idée folle me saisit soudain : et si nous étions en réalité riches ? Depuis notre arrivée, les bras et les oreilles de ma mère disparaissaient sous sa masse de bijoux en or. Elle adoptait même une toute nouvelle démarche, empruntée aux reines. Quant à mon père, il gardait son petit portefeuille en cuir marron toujours ouvert. Il concurrençait de générosité à mon égard avec Caou Sirou. Si ce dernier nous donnait à ses enfants et moi des sous pour acheter des bonbons, Papa nous en donnait aussi mais deux fois plus. S’il nous donnait des sous pour acheter du Vimto, Papa nous donnait de quoi s’acheter du Vimto, du Coca et tous les sodas du monde. Ces journées rythmées par des allers-retours chez l’épicier du coin et des courses-poursuites joyeuses dans leurs couloirs sans fins, me laissèrent une douce saveur de bissap sur les lèvres. Je commençai à apprécier mes vacances. J’espérais rester éternellement à l’abri de leurs palmiers. Malheureusement, cet Eden doré n’était qu’une halte dans notre voyage. Nous restâmes deux jours. Le troisième, nous reprîmes la route sous un soleil encore obscurcit par la nuit, en direction du village.

Caou : oncle. Ce mot sert à désigner par extension tout adulte, notamment les amis des parents.

Amy

Écrivaine et Conceptrice de La Femme en Papier

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