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Maya Angelou, la réussite au féminin ! Partie 2/3

Il est entendu que Maya Angelou est une femme phénoménale (si tu en doutes, lis le 1er article). Mais pour comprendre ce phénomène, il faut se pencher sur sa première autobiographie, Je sais pourquoi l’oiseau en cage chante. Et notamment son titre : poétique, presque énigmatique. Il est celui qui résume pourtant le mieux sa vie, ou du moins l’ensemble de son œuvre d’écrivain. Elle emprunte cette métaphore au célèbre poème « Sympathy » (1899) de Paul Laurence Dunbar. Ce texte raconte l’histoire d’un oiseau en cage, qui désespéré d’être prisonnier, adresse un cantique aux cieux pour s’évader. Il représente donc celui qui subit des oppressions qui l’empêchent de s’envoler librement, mais qui conserve l’espoir en chantant. « Ses ailes sont coupées et ses pieds sont attachés, alors il ouvre sa gorge pour chanter » … Puisque contrairement à son corps, sa voix ne peut pas être mise en cage, tout comme le génie créateur de l’artiste, toujours menacé par l’oppression. C’est la raison pour laquelle l’oiseau chante, et plus encore, c’est la raison pour laquelle Maya Angelou chante, écrit, danse. Elle ne néglige aucune performance artistique. Elle se reconnaît dans cet oiseau en cage. Ses barreaux à elle sont la pauvreté, un viol à un âge précoce, un foyer brisé, une enfance durant la période de ségrégation raciale au Sud… Cependant, si elle se saisit de la métaphore de l’oiseau en cage, il n’est pas question chez elle d’adresser une supplique aux cieux. Bien au contraire, son chant est un appel à la liberté. Tout comme les esclaves affranchis composaient des slaves narratives (récit autobiographique d’ex-esclave écrit dans l’objectif de faire abolir l’esclavage), pour dénoncer l’esclavage, Maya Angelou raconte, au travers de l’histoire de sa vie, l’injustice de la situation des Afro-américains aux États-Unis. L’oiseau en cage ne la représente pas seulement elle, mais tous ceux qui sont oppressés par le sexisme et le racisme. Son objectif n’est pas seulement de se libérer elle-même, mais aussi toute sa communauté.

Un chantre de sa communauté

Quand un lecteur ouvre une autobiographie, il s’attend à y lire « un racontage de vie » en bon et du forme. L’auteur est sommé de tout dire : toutes les expériences vécues, bonnes ou mauvaises, de sa naissance à ses vieux jours. Pour Maya Angelou, il en est autrement. Dans son essai Lettre à ma fille, où elle égrène des conseils adressés à l’ensemble des femmes, elle écrit au sujet de sa naissance :

« Je suis née à Saint-Louis, Missouri, mais dès mon troisième anniversaire nous avons déménagé à Stamps, dans l’Arkansas, pour vivre avec ma grand-mère paternelle, Annie Henderson, mon oncle WIllie et mon unique frère Bailey. À 13 ans, j’ai rejoint ma mère à San Francisco. Plus tard, j’ai étudié à New-York. Tout au long de ma vie, j’ai résidé à Paris, au Caire, en Afrique de l’Ouest, et un peu partout aux États-Unis. Tout cela, ce sont des faits qui sont simplement pour un enfant des mots à mémoriser : “Je m’appelle Johnny Thomas. J’habite au numéro 220 de la rue Principale.” Rien qui ne se fasse l’écho de la réalité de l’enfant. Ma vraie naissance au monde, à Stamps, vint de cette continuelle lutte contre la condition de vaincus qui y régnait. »

Stamps est en effet le lieu où elle va être confrontée à la ségrégation raciale, le lieu où « un Noir ne pouvait pas acheter de la glace à la vanille. Sauf pour la Fête nationale. Les autres jours, ils devaient se contenter de la glace au chocolat. » En y faisant débuter son autobiographie, Maya Angelou montre qu’elle n’écrit pas tellement sur sa propre vie, que sur les effets du racisme sur son existence. 

Il est de toutes façons difficile pour les artistes issus d’un groupe minoritaire, d’échapper au devoir de s’exprimer au nom des siens. Dés lors que les personnages principaux seront noirs, le texte sera automatiquement renvoyé à cette caractéristique. Si certains écrivains protestent contre ce prétendu « devoir de l’écrivain noir », Maya Angelou quant à elle se revendique pleinement comme porte-parole de la communauté afro-américaine. Alors, puisque l’écriture, par l’entremise de notre imagination et de notre mémoire défaillante, est toujours une réécriture de la réalité, elle décide de mettre en scène sa vie comme représentative de son peuple.

 

Et pour cela, Maya Angelou tisse l’intrigue des livres au fil de ses voyages à travers le monde. L’écrivaine qui grandit sans des réelles attaches familiales, est en perpétuelle errance, au gré de ses nouveaux emplois. Existence singulière ? Bien au contraire, c’est son sens du déplacement qui imbrique son destin personnel, à celui de sa communauté. Ses voyages suivent en effet, les mouvements de déplacements massifs de la population afro-américaine. Les paysans qui vont du Sud au Nord durant l’exode rural, les artistes qui se ruent à New York durant la Harlem Renaissance, puis en Europe et les panafricanistes qui tentent un retour en Afrique.

L’habitude de mobilité des Afro-américains s’enracine durant la période de l’esclavage, où les esclaves étaient vendus indifféremment d’une plantation à l’autre, et dans la difficulté à être propriétaire de leur terre. Mais cette tendance traduit aussi la recherche constante des Afro-américains de leur place au sein de la société américaine. L’écrivain W. E. B. Dubois l’explique dans Les âmes du peuple, avec sa célèbre théorie de la double conscience : « C’est une sensation bizarre, cette conscience dédoublée, […]. Chacun sent constamment une nature double — un Américain, un Noir ; deux âmes, deux pensées, deux luttes irréconciliables ; deux idéaux en guerre dans un seul corps noir, que seule sa force inébranlable prévient de la déchirure. » Ainsi, la quête d’un foyer mené par Maya Angelou s’inscrit, plus largement dans l’histoire afro-américaine. De ce fait, elle est un témoin idéal sur la situation raciale aux Etats-Unis.

Témoigner des injustices

Maya Angelou, écrit pour témoigner. Elle raconte la peur et l’humiliation le soir où son oncle doit passer la nuit, dans le sellier, cachée sous les pommes de terre pour éviter les représailles du Ku Klux Klan. Elle raconte aussi sa colère lorsque sa patronne décide de la baptiser, Mary par aisance ou encore son sentiment d’impuissance quand son fils est injustement exclu de son école primaire. Les souvenirs se succèdent en cascade. Parfois actrice principale de la scène, parfois simple spectatrice, elle tente toujours de dénoncer les effets déshumanisants du racisme. Cependant, alors que Maya Angelou se plaît à présenter la communauté afro-américaine comme unie et rassurante, une opposition se dessine au sein de la communauté noire entre les hommes et les femmes. Par un jeu d’opposition entre des scènes paisibles et des scènes violentes, Maya Angelou mettait en scène le racisme comme une irruption des Blancs dans son quotidien, apportant avec eux brutalité et désordre. Or, l’évocation de son viol marque une rupture dans cet arrangement. Il apparaît que même au sein de la communauté noire, elle n’est pas en sécurité, car elle n’est pas seulement noire, elle est aussi une fille.

lÀ ce propos, la théoricienne bell hooks écrit : « Le pouvoir qu’utilisent les hommes pour dominer les femmes n’est pas le privilège des hommes blancs bourgeois ou de la classe moyenne, mais le privilège de tous les hommes de notre société sans considération pour leur classe ou leur race. » C’est ce qui explique selon elle la longue tradition de viol des femmes noires, par des hommes blancs et noirs. La différence étant que les agressions commises par ces derniers sont le plus souvent tues au sein de la communauté afro-américaine au nom d’une solidarité raciale. Lorsque l’écrivaine Alice Walker raconte elle aussi dans son roman Couleur Pourpre (1982) l’histoire d’une jeune fille noire violée par son père, on lui reproche de perpétuer l’image de l’homme noir violeur. 

Mais comme le dit la philosophe Elsa Dorlin, la position de victime dans un rapport de pouvoir donné n’empêche pas d’être oppresseur dans un autre rapport : « Nul ne se représente exclusivement comme cible du pouvoir, mais toujours aussi comme relais de ce dernier. » Maya Angelou l’apprend au fil de ses livres. Mais elle ne conçoit pas son sexe indépendamment de sa race. C’est donc en tant que Noire, mais plus précisément en tant que femme noire qu’elle prend la parole.

 

Le titre de sa quatrième autobiographie confirme cette position. Il est traduit dans son édition française par Tant que je serai noire, en référence à une phrase du livre, alors que le titre originale (The Heart of a Woman) signifie « le cœur d’une femme. » Ce changement de titre élude toute la dimension sororale initialement voulu par Maya Angelou. En effet, le titre original reprend le titre du célèbre poème de Georgia Douglas Johnson (1918). La poétesse décrit dans ce texte le cœur de la femme. Il est, dit-elle, plein de rêves, épris d’aventures comme un « oiseau solitaire » mais après avoir erré, il retourne inévitablement se briser contre les barreaux de « sa cage alien, » puisque le monde n’a rien à lui offrir. En rendant hommage à ce poème qui critique la situation des femmes dans la société, Maya Angelou place son œuvre dans une perspective féministe. Georgia Douglas Johnson n’est en effet pas moins que la première femme poète de la Harlem Renaissance. Et comme si cette référence ne suffisait pas, Maya Angelou dédie son livre à quatorze femmes noires, toutes artistes ou intellectuelles, en commençant par les écrivaines. Quatorze femmes qui ont porté, chacune à leur manière, les revendications des femmes noires. Quatorze femmes qui ont lutté pour réussir, et qui y sont parvenues. Ce sont pour ces femmes que Maya Angelou écrit ces mots : « Merci à quelques-unes des innombrables amies et sœurs, qui par leur amour, m’encouragent à épeler mon nom : F-E-M-M-E. » Maya Angelou invite donc au travers de ses livres, toutes ses lectrices à déclarer elles aussi, à leur tour : « J’épelle mon nom F-E-M-M-E parce qu’il ne faut pas confondre femme et femelle ! » 

Écrivaine et Conceptrice du site.

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