Chroniques

Le sang de ma mère : Chapitre 1

J’étais née. Il fallait donc me donner un prénom. La coutume autorise le père à choisir le prénom de ses trois premiers enfants. Mon père ne manifesta toutefois aucun n’intérêt pour la question, soit qu’il ne se remettait pas de la stérilité de sa jeune épouse, soit qu’il voulut adoucir la douleur de la jeune mère… Trois jours après ma naissance, je ne portais toujours aucun prénom. Devant le silence prolongé de mon père, la grand-mère de ma mère décida de me baptiser. Elle m’appela comme elle, Maïmouna. Sa première arrière-petite-fille devait évidement porter son prénom. J’ai donc été torola à elle.

C’était une petite femme dure et rêche qui avait toujours quelque chose à dire ou à faire. Quelques jours avant son décès, elle allait encore puiser elle-même son eau au puit. Elle abordait la vie comme un bras de fer permanent où sa poigne endurcie lui assurait toujours la victoire. La mort ne parvint donc à la frapper qu’à la dérobée dans son sommeil. Sa disparition, prématurée par son caractère inattendu, étonna tous ses proches malgré ses soixante-quinze ans bien tassés. On la voyait aller et venir depuis si longtemps, que sa présence au réveil paraissait aussi certaine que celle du soleil. On se rendit soudain compte que Mama Maï était elle aussi mortelle. Si la mort l’avait rattrapée elle, on ne pouvait donc plus donner chers de nos propres peaux. Mama Maï avait été une femme d’une morale et d’une honnêteté exceptionnelle. Mama Maï avait été une femme modeste malgré sa beauté. Mama Maï avait été une femme sans aucune crainte. Elle avait pris soin de ses quatre enfants, puis de ses seize petits-enfants. Elle aurait aussi pris soin de ses arrière-petits-enfants si la distance d’abord, puis la mort ne s’en étaient pas mêlées. Par ce prénom, elle veillait sur moi malgré son absence. Maïmouna signifiait « sous la protection divine » en arabe après tout ! Et ma naissance en témoignait bien d’ailleurs. Ce sont en tout cas les explications que j’obtenais de ma mère. Je ressentais incessamment le besoin de m’assurer que ce prénom n’était pas une vilaine blague de sa part. Si très vite, à l’exemple de mon aïeule, je fus affectueusement surnommée Maï, j’appréhendais toujours le moment où je devais confesser mon prénom entier. J’avais un prénom de vieille. À l’école, on me le répétait sans cesse dans des moqueries. Je ne pouvais même pas chercher du soutien auprès des adultes qui massacraient la prononciation de mon prénom. Les jours de rentrée ont d’ailleurs toujours été une source de douleurs pour moi. Il faut dire que mes parents ont eu la maladresse tragique d’écrire mon prénom « à l’anglaise » : « Maymuna. » Toutes les maîtresses et les professeurs que j’ai connus firent inévitablement la grimace avant de s’engager dans la lecture de mon prénom. 

—Méye-Mé…Maye, Mayemuuu ? Mayemûna ?

Devant mon timide « oui » étouffé au fond de la classe, la maîtresse ajouta alors avec plus d’assurance : « Mayemûna ? Il est là Mayemûna ? » Quand on s’aperçut que j’étais une fille, la classe éclata d’un gros rire gras.

« Je changerais de prénom quand je serais grande » affirmais-je ce soir-là à ma mère, les yeux débordants de larmes. Maman hocha la tête, en me disant que sa grand-mère aimait son prénom. Elle n’autorisait d’ailleurs que ses petits-enfants à la surnommer Maï. Oui, mais à moi à quoi me servait que la seule personne au monde à aimer mon prénom soit morte ? La petite fille que j’étais détestait ce prénom et détestait encore plus Mama Maï pour cette malédiction. 

Papa qui semblait jusque-là ne pas écouter la conversation, déclara soudainement à ma mère, tout en me regardant :

Toi, t’as torola ta grand-mère, mais moi aussi il faut que je torola les gens de ma famille ! Ma mère veut que j’aie vite d’autres enfants. Oui, il faut que  j’aie vite d’autres enfants…

Je ne compris pas vraiment alors toute la violence de ses paroles. Seul le ton en trahit le reproche adressé à moi… à ma mère… Le léger sourire de Maman se voila aussitôt d’inquiétude. Elle dévisagea mon père, suspendue à ses lèvres. Mon père quant à lui ne détacha pas son regard de moi. Un regard incompréhensible. Muet. Il me semble que c’est la première et la dernière fois de sa vie qu’il me regarda vraiment.

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