Chroniques

Le sang de ma mère : Prologue

Tout a commencé le jour où je suis née. Ma naissance a été la source de tous nos ennuis. Surtout pour ma mère. Ce fut le meilleur et le pire jour de sa vie. Ce jour : lui appartient tout entier.

Moi, je n’ai pas fait grand-chose. De ce qu’elle m’a dit, ça été à l’issue d’interminables efforts de sa part que je vins au monde. Si je ne m’en souviens tout naturellement pas, elle me raconta tant, encore et encore, cette nuit intense en souffrance où j’ai manqué de nous tuer, que je crois m’en souvenir. Les cris, les larmes, le sang… beaucoup de sang (celui de ma mère), je le vois comme si je me tenais debout parmi les médecins. Je la vois hurler de douleur, les nattes à moitié défaites par la sueur et les frottements de sa tête sur l’oreiller. Elle ne remarque même pas que son foulard a glissé de sa tête. Maman est terrorisée. Tout le monde dans la pièce l’est. L’incertitude et la brusquerie alourdissent chaque geste. Les infirmières ont cessé de lui dire des paroles encourageantes, leurs regards angoissés se tournent exclusivement vers son entrejambe où se joue le drame et la porte d’entrée. On attend désespérément la venue du Dr. Delaunay. Il est retardé, il se trouve déjà au bloc. Personne n’avait pensé qu’il y aurait des complications. Le premier accouchement de cette jeune fille de 17 ans, robuste et en bonne santé, ne devait poser aucun problème. Qu’est-ce-qui c’est passé ? On ne l’a jamais su. Est-ce son corps ou moi qui l’avons trahis ? C’est un mystère. Et pourtant maman se retrouve à se vider de son sang sur la table d’accouchement. Apparemment, un seul homme peut la sauver (très vite les médecins ne parlent plus de me sauver moi). Seule ma mère croit encore pouvoir nous sauver toutes les deux. Non pas avec le secours de ceux qui s’agitent en blouses blanches à ses pieds. Non, ses regards se tournent très vite vers le ciel. « Je l’ai appelée à l’aide. Et quand j’ai pleuré avec ma douleur de mère, personne à part mon Seigneur ne m’écoutait ! » Il lui a répondu. Sinon comment expliquer qu’on ait survécu ? Les médecins eux-même ont dû l’admettre puisque le Dr Delaunay n’est finalement jamais arrivé. J’étais un miracle. Le miracle de ma mère.

Elle n’a jamais cessé de remercier le Seigneur. Même lorsque son médecin lui a annoncé qu’elle ne pourrait plus jamais avoir d’enfant, elle a continué à le remercier. C’était le prix à payer pour notre délivrance m’a-t-elle dit. Mais je pense que c’est surtout parce que je l’ai tant fait souffrir… que pendant un court instant elle a été soulagée à l’idée de ne plus jamais devoir s’allonger sur cette table d’accouchement. J’en suis certaine. Je le devine à son expression lorsqu’elle me raconte la scène :

—Le médecin me l’a répété, répété, et répété ! Trois fois ! Il croyait que je comprenais pas à voir que je fondais pas en larmes comme ton père : « Madame Sakho, je suis désolé, mais vous ne pourrez plus jamais avoir d’enfant. » Mais j’avais très bien compris. Oui, je t’avais toi et puis ce serait tout. J’aurai jamais, plus jamais d’enfant.

À ce moment de son récit, son visage se radoucissait et pendant quelques secondes elle savourait ce soulagement d’être sauvée à jamais. Mais ça ne durait que le temps d’un soupir, d’un battement de paupière. Aussitôt après les souvenirs revenaient à l’assaut de son esprit comme des vagues du ressac. Elle se souvenait de tout ce qui avait suivi et alors son visage reprenait son expression dure, polie par le sel de ses larmes.

Oh Maman… s’il m’était possible d’effacer ce jour, de faire enjamber le temps par-dessus pour qu’il continue sa course folle, s’il m’était possible de n’avoir jamais existé pour t’épargner cette vie pleine de larmes : je le ferai sans hésiter.

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