Une journée ordinaire

Une journée ordinaire
Une Journée ordinaire

Maryam sursauta en entendant une voix. Elle n’avait pas remarqué qu’elle n’était plus seule. Elle fut même surprise de se retrouver dans l’ascenseur. Ses pas l’y avaient mené mécaniquement.

—Cinquième étage ? insista-t-il en tendant le doigt vers le bouton.

—Heu… Oui, oui… Merci… bafouilla-t-elle. Il appuya sur le bouton 5 et 4, et l’ascenseur partit. Elle se dit qu’elle avait déjà dû prendre plusieurs fois l’ascenseur avec lui. Son visage lui était familier. Surtout ces grosses lunettes à monture verte, dans lesquelles s’emboîtaient parfaitement les boucles de sa chevelure rousse pour former un casque vissé sur cette tête si petite. Il ressemblait à une sorte de playmobile. Elle s’était souvent fait cette réflexion. Elle l’avait même suggéré à Louis une fois et il lui avait répondu de sa grosse voix monocorde : « C’est cheum, il est sympa. » Elle avait quand même ri, mais à présent elle ne riait plus du tout. Elle eut presque envie de s’excuser auprès du jeune homme. Elle l’aurait peut-être fait s’il ne lui avait pas tourné le dos. Face au miroir, il était perdu dans la contemplation de son reflet. Il n’avait certainement pas remarqué qu’Emma était totalement différente ce jour-là. C’était-il seulement demandé pourquoi était-t-elle si pensive ou pourquoi avait-elle les yeux ainsi rougis ? Il descendit à son étage sans un regard en arrière. Elle le regarda partir avec une profonde tristesse. Elle avait envie de le retenir auprès d’elle.

Emma attendait de lui, le voisin inconnu du quatrième, un geste ou un je ne sais pas quoi qui l’aurait sauvé. Elle se sentit abandonnée quand les portes se refermèrent sur elle. Ses larmes se remirent à couler.

—Stop ! Stop, arrête de pleurer ! chuchota-t-elle d’une voix qu’elle voulait ferme. Mais malgré ses efforts, elle ne pouvait que constater qu’un flot de larmes continuait d’inonder ses joues. C’était se voir dans cet état qui la rendait si triste. Comment avait-il pu lui faire ça ? Lui ? Lui faire du mal à elle ? Il lui avait tant de fois dit qu’il l’aimait… Pourquoi ? Elle ne voulait pas aller le voir comme ça. Il ne méritait pas de voir l’étendu de sa douleur, car il prendrait cela pour de l’amour. Mais il ne restait nul trace d’amour en elle pour lui. Elle s’examina avec soin. Derrière ses yeux légèrement enflés par ses pleurs et cette nuit sans sommeil, elle était pareille à elle-même. Oui, nulles traces d’amour ou de colère, juste ce léger voile de douleur revêtu par tous les suppliciés. Elle avait pris soin en sortant de bien se coiffer et de se maquiller impeccablement. Comme d’habitude, un chignon bien tiré, un trait d’eye-liner et des lèvres sanglantes. Elle voulait que ça soit une journée comme les autres. Une journée ordinaire. 

Elle le quitterait, puis reprendrait sa vie comme elle était. Ça ne devait être qu’un détail dans sa journée. À neuf heures, elle était sortie de chez elle et avait suivi fidèlement son emploi du temps fixé avant sa découverte. Cours, déjeuner, bibliothèque, tout s’était enchaîné sans problème. Ses amis, sa famille n’avaient rien vu. Et pourtant, elle avait senti à plusieurs reprises son masque de sérénité prêt à craquer sous la pression des sanglots retenus. Dès le matin, quand elle avait dû rendre à sa mère son sourire. Et puis quand elle avait reçu un texto de lui dans le métro. Ou encore lorsque Rockie avait commencé à lui expliquer pour la énième fois à quel point le garçon de son cours de Droit Privé était beau et grand et brun et parfait. Elle avait eu envie de la secouer et de lui dire que ça n’avait pas d’importance puisque Louis l’avait trompé. Elle ne l’avait pas fait. Mais voilà qu’elle était arrivée au bout de cette journée, et qu’elle était là, incapable de sortir de cet ascenseur. Emma avait attendu avec impatience ce moment. Toutes ses pensées, tous ses gestes avaient convergé vers cet endroit. Elle s’y voyait. Elle se tenait face à lui et elle lui disait enfin qu’elle savait. C’était le moment où elle aurait su pourquoi. Pourquoi avait-il fait ça ? Ça serait douloureux à entendre, mais après elle pourrait enfin arrêter de chercher à comprendre. Toute seule, elle n’arrivait pas à comprendre. Toutes ces pensées fiévreuses qui se bousculaient dans son esprit, formaient un étau lui enserrant violemment le crâne. Il lui semblait qu’il lui empêchait de penser, de respirer même. C’était un véritable miracle qu’elle puisse marcher et parler comme si elle était encore vivante. Louis devait lui donner des explications. Démêler le vrai du faux de leur histoire pour que les choses s’apaisent dans son esprit. Alors elle pourrait arrêter de réfléchir et respirer de nouveau. Elle avait imaginé la scène mille et une fois. Elle se voyait avec la stature d’un juge le regarder se débattre avec les faits qu’elle lui présenterait un à un. Emma se voulait forte et implacable, mais ce qu’elle avait face à elle, c’était une petite fille la morve au nez, les yeux trempés de larmes. Elle décida d’aller faire un tour.

Elle alla s’asseoir sur un banc du square à quelques mètres de son immeuble. Ils n’y étaient jamais allés. Emma était passée devant toutes les fois où elle s’était rendu chez Louis, mais elle ne l’avait jamais remarqué tant il était discrètement niché dans un coin de la rue. Des cerisiers bordaient les grilles. Ils n’étaient pas encore en fleurs, mais d’ici quelques semaines, ils donneraient un magnifique spectacle à voir. Ça aurait fait un lieu idéal pour pique-niquer en amoureux. À cette idée son cœur se serra. Elle n’aura jamais l’occasion de le faire. Après cette journée, tout sera fini. Il ne fera plus parti de sa vie. Elle ne pourra plus jamais revenir dans ce parc. Comme toutes ces choses qu’ils avaient effleurés du regard ou du bout des doigts, il portera pour toujours le sceau inaltérable de cet amour déçu. Quand ce square sera sur sa route désormais, elle ne verra plus la pelouse, le petit bac à sable ou le parterre de fleurs. Elle verra seulement Louis. Alors le goût de tous les souvenirs accumulés lui reviendra en bouche. Une saveur rance et amer qui noue la gorge. Elle arrêta enfin de pleurer.

« T ou » s’afficha sur l’écran de son portable. Soudainement pressée, elle lui répondit rapidement « J’arrive » et se leva du banc. Elle resta un petit instant à observer la petite fille aux nœuds jaunes qui avait captée toute son attention depuis un moment, au milieu de tous ces enfants qui avaient peu à peu envahis l’air de jeux. L’air résonnait de rire, d’éclat de voix et de reproches de nounou demandant le calme, mais la fillette, loin de ce tumulte caractéristique de l’heure de sortie des classes, avait entrepris de traverser l’échelle horizontale par la force de ses petits bras menus. Elle finissait toujours par tomber lourdement dans le sable avant même d’avoir atteint le milieu de l’échelle. Après avoir inspecté ses genoux éraflés, elle se lançait alors de nouveau dans un silence religieux. Elle ne se lassait pas de ce petit jeu. Pas plus que Maryam qui détachait à regret ses yeux de la scène. Elle attendait avec une certaine impatience de voir le moment inévitable où la fillette abandonnerait. Mais quand elle partit du parc, elle constata que la petite fille était encore en train de remonter après être tombée encore une fois lourdement. Cette obstination touchante la fit sourire, quelques secondes seulement. 

Elle fit face ensuite à l’immeuble de Louis et prit une profonde respiration avant d’y entrer. Elle sentait son cœur battre à lui rompre la poitrine et ses genoux flagellaient. Elle décida de prendre les escaliers pour se laisser le temps de reprendre le dessus. Elle saurait lui faire face. Elle n’avait pas peur. Pourquoi sentait-elle son corps habituellement si lourd, si potelé devenir frêle ? Il était prêt à défaillir sous le poids du fardeau qu’il portait. Chaque nouvelle marche lui semblait plus difficile à monter que la précédente. « Oh, mon Dieu… » soupira-t-elle en trébuchant entre deux marches. C’était la fatigue. Maryam voulut s’asseoir, mais elle était déjà arrivée au cinquième. Elle sentit qu’elle ne pouvait plus tergiverser. Repousser l’échéance plus longtemps signifiait prolonger son supplice. Elle était arrivée. Il fallait qu’elle aille jusqu’au bout. Il s’agissait de déposer enfin sa croix. D’un pas décidé, elle se dirigea vers la porte de Louis et elle sonna avec toute la détermination qui lui restait.

—Bonjour Emma, ça va ? lui demanda sa mère avec sa chaleur habituelle. Son accent faisait chanter dans l’air chaque syllabe prononcer.

—Ça va et vous ? lui répondit-elle avec un sourire qui se voulait tout aussi paisible qu’à l’accoutumée. Emma essaya de cacher sa surprise de la trouver chez elle, mais son trouble ne put lui échapper. Alors la mère de Louis lui expliqua qu’elle ne travaillait pas aujourd’hui. Elle avait attrapé un début de gastro. La veille, il y avait eu deux enfants malades dans sa classe. Les risques du métier. « Qui a dit qu’être maîtresse était un métier tranquille ! » lança-t-elle dans un léger rire. Maryam chercha quelque chose à lui répondre. Quelque chose de drôle aussi. Mais elle finit par lui répondre par un sourire gêné.

—Louis est dans sa chambre, lui dit-elle en retournant s’asseoir sur le fauteuil du salon. Elle reprit aussitôt sa lecture sans plus un mot. Leur conversation s’achevait souvent ainsi, devant le triste constat qu’elles n’avaient pas grand-chose à se dire. C’était surtout Maryam qui n’avait pas grand chose à lui dire. Le respect se traduisait chez elle par une sorte de gêne qui lui interdisait de parler librement, de peur de froisser la sensibilité de la personne en question. Elle se réfugiait autant que possible dans le silence, mais cette tiédeur avait eu pour effet de maintenir à un niveau assez cordial ses relations avec la mère de Louis. Cela aurait fait un an en mai qu’elles se connaissaient, mais elles se vouvoyaient toujours et elles peinaient souvent à trouver leurs mots quand elles se retrouvaient face à face. Ces échanges étaient pénibles pour les deux femmes qui s’y employaient tout de même dès qu’elles en avaient l’occasion. Cependant, la présence d’un tiers était pour elles d’un secours providentiel. Les repas de famille se finissaient toujours par un monologue de Louis qui ne semblait pas mécontent de monopoliser la parole. Il avait même pris un certain goût pour ces repas, confortablement coincé entre sa mère et sa petite amie. Elle le revoyait engloutir joyeusement des grosses cuillères de plat kali en lui demandant si elle apprendrait à faire des plats ivoiriens. Elle lui avait souri sans trop comprendre pourquoi sa question l’avait dérangée.

Quand elle rentra dans sa chambre, elle le trouva comme souvent en train de jouer à sa console. Il ne tourna pas les yeux de son écran pour lui dire bonjour et lui tendis distraitement ses lèvres pour un baiser. Mais elle resta devant la porte qu’elle avait vite refermé, pour le regarder. Était-ce lui ? Était-ce possible que ça soit le même homme ? Elle avait toujours vu beaucoup de douceur dans son regard. C’était ce qui l’avait séduite plus que ses blagues mordantes et sa sensualité brutale. Il avait les traits épais, le cou large et le crâne minutieusement rasé. Il donnait l’impression d’avoir été sculpté grossièrement au couteau dans un bois rugueux. Mais dans ses grands yeux au noir profond bordés de longs cils, il y avait quelque chose de délicat, presque féminin qui avait su toucher Maryam. Et son intuition avait été semble-t-il la bonne. Il se montrait doux et plein de tendresse avec elle. Des baisers déposés du bout des lèvres, des mots doux chuchotés dans le cou, des câlins n’importe où… tous ces petits rien parvenaient à réduire au silence les doutes et les pensées qui la tracassaient souvent. C’est sans importance se disait-elle. Une promesse non tenue de temps en temps, un petit mensonge saisi au détour d’une discussion, des silences pour esquiver une dispute, des soupçons de sourires forcés… Autant de détails qu’elle chassait loin de son esprit pour ne voir que le positif. Elle voulait y croire à ces « je t’aime » et à cette histoire. 

Et pourtant… le jour même où elle l’avait vu par mégarde taper son mot de passe devant elle, elle s’était connectée sur son compte. Elle n’aurait pas su donner la raison exacte qui l’avait poussé à aller fouiller son Facebook. La simple curiosité dira-t-elle plus tard. Elle ne savait même pas ce qu’elle cherchait. Elle tâtonnait tellement à l’aveugle que lorsqu’elle avait lu, « C une vieille cocu ta copine mdr », elle s’était d’abord demandait de qui il était question. Puis elle avait espéré jusqu’au bout que ça ne soit pas elle, cette cocue, même si son copain n’avait pas protesté devant l’insulte. Il n’avait juste pas répondu. C’était vrai alors ? Elle avait relu encore et encore cette conversation entre Louis et sa meilleure amie. Oui, il n’y avait pas de doute, elle était bel et bien la « vieille cocu. » Celle qui était trompée de soirée en soirée avec la première fille rencontrée. C’était bien son copain qui décrivait avec une profusion de détails gourmands ce qu’il avait fait avec la jolie brune du Club Athéna, ou avec la petite aux grosses fesses de l’anniversaire de Malik. « Je lui ai léché les seins. » Le souvenir de cette phrase lui coupa de nouveau la respiration. Alors tous les autres souvenirs défilèrent dans son esprit. Chacune de ces phrases était autant de coups qui, avant même d’être porté au cœur, la frappait à la tête. Elle en clignait des yeux tant elle était abasourdie. Voyait-elle vraiment ce qu’elle croyait voir ? Comprenait-elle vraiment ce qu’elle lisait ? Elle prenait les mots un par un, les décomposer, les recomposer, dans un sens, puis dans un autre, mais impossible de comprendre. Ils n’avaient pas de sens. Non ça ne pouvait pas être réel. Elle avait dû faire une erreur. Elle devait être sur le compte de quelqu’un d’autre, ou alors quelqu’un d’autre avait utilisé celui de Louis. Quand « j’ai couché avec la fille d’hier soir » était écrit, cela signifiait-il vraiment que Louis avait couché avec une autre ? Quel salaud ! C’était la seule chose qu’elle pouvait conclure de tout ça. C’était un menteur, une ordure. Les mots lui manquaient tant cela dépassait les limites de son entendement. Il était à la fois celui qui, il y a deux semaines, lui avait offert des fleurs, des camélias parce qu’elles sont ses préférées, et celui qui avait tripoté une fille dans les toilettes d’un bar la veille de ce même jour. Ça n’était pas possible. Il devait y avoir une erreur. Il devait forcément y avoir une erreur. S’il pouvait y avoir une explication logique. Et s’il s’agissait seulement d’un mauvais rêve. Elle en était à ce point de ses pensées quand elle s’aperçut qu’il avait toujours l’attention fixée sur son jeu.

—On va prendre un café ? lui demanda-t-elle.

—Oui, si tu veux, lui dit-il en la regardant enfin. « Ça va ? » ajouta-t-il. Il lui avait souvent vu ce petit air grave qui donnait à sa figure une beauté auréolée de majesté. Louis ne savait jamais comment réagir dans ces moments-là. Pourquoi ne disait-elle jamais simplement ce qui n’allait pas au lieu de juste lui adresser des reproches silencieux. Le plus souvent, il essayait de se montrer gentil en espérant qu’elle finirait par se radoucir. La dernière fois qu’ils avaient été au restaurant, après avoir tenté de la faire sourire avec une succession de blagues restées sans réponse, il lui avait finalement demandé agacé « T’es sûre que ça va ? » « Oui », avait-elle répondu d’un air qui voulait dire exactement le contraire. Elle avait alors replongé la tête vers son assiette. Il aurait préféré éviter la dispute qu’il sentait fomenter sous sa petite tête ronde impassible, mais il ne supportait plus ce silence persistant depuis qu’ils étaient sortis du cinéma.

—Qu’est ce-que j’ai fait ?

—Rien, dit-elle en commençant à dessiner des cercles dans son plat de pâtes.

—Pourquoi t’es froide alors ?

—Je suis pas froide, je suis juste triste.

Il réprima une profonde envie de lui arracher sa fourchette des mains, et lui demanda pourquoi elle était triste.

—C’est rien… C’est juste le film… Il m’a rendu mélancolique parce qu’on a pas ça nous. Ils étaient si amoureux… La manière dont il a besoin d’être toujours avec Jane pour se sentir heureux… Alors que toi, tu m’as pas envoyé un seul message de la journée hier. Des fois, j’ai l’impression que je te manque pas.

—Mais si, je t’ai envoyé un message le soir dès que je suis rentré !

—Oui à 00h passé, avant ça, tu n’as pas pensé une seconde à moi…

—J’ai dormi toute la journée, et après je suis allé directement au boulot, souffla t-il.

Elle leva les yeux sur lui quelques secondes pour voir si elle devait se laisser convaincre par une raison si douteuse. L’impatience qu’elle lut sur son visage, l’a fit se replonger dans son assiette.

—Tu m’as pas envoyé de message toi non plus. Pourquoi c’est forcément moi qui doit envoyer le premier message ? déclara-t-il avec aigreur après un court instant de réflexion.

—Parce que je me demandais combien de temps tu tiendrais sans prendre de mes nouvelles. Si je t’envoyais aucun texto, tu t’en ficherais ?

—Tant que tu réponds aux miens…

Insupportable. Louis trouvait ces discussions insupportables. C’étaient toujours les mêmes histoires. Il ne l’aimait pas assez. Elle ne lui manquait pas assez. Il ne la surprenait pas… Tout un lot de conclusions toutes faites qu’elle tirait de choses qui n’avaient absolument rien à voir. Pour lui, Maryam s’attachait à des futilités qui provoquaient des disputes tout aussi futiles. Elles finissaient toujours de la même manière d’ailleurs. Il s’excusait et lui promettait de changer. Le plus souvent, ce n’était pas parce qu’il la comprenait, mais parce qu’il aurait dit n’importe quoi pour qu’elle arrête de bouder. Dès qu’il l’avait deviné adossé à la porte sans la moindre attention d’aller vers lui, il avait compris qu’une dispute s’annonçait. Allaient-ils en rejouer une ancienne ou en débuter une nouvelle ? Alors tel un condamné à mort qui marche vers sa potence, il n’objecta pas qu’il aurait préféré rester chez lui. Il éteignit sa console et lui dit « Tu m’as manqué » dans l’espoir qu’elle vienne lui faire un câlin. Mais elle lui dit seulement « Bon, allons-y » en rouvrant la porte de sa chambre.

Dans l’ascenseur, elle regretta de n’avoir pas pris les escaliers. Elle ne voulait pas croiser son regard de peur de laisser échapper des larmes. Elle sentait son regard sur elle. Il essayait de deviner ce qu’elle lui cachait. Il réfléchit à tout ce qu’il avait pu faire ces derniers jours et il ne trouvait rien qui aurait pu expliquer qu’elle soit énervée. Il n’avait rien fait. Peut-être à cause de vendredi soir. Il lui avait dit qu’ils iraient à la fête foraine, mais il avait finalement fait mine d’avoir oublié. Il n’aimait pas les parcs d’attractions, et puis c’était la fin du mois. Il n’avait certainement pas d’argent à gaspiller dans des manèges pour enfants. Alors, comme elle n’en avait pas reparlé, il ne lui avait simplement pas rappelé. Oui, ça devait être cela. Elle allait certainement encore lui reprocher de ne jamais tenir ses promesses. Il valait mieux qu’il lui propose d’aller à la fête foraine avant qu’elle n’ait le temps de lui faire le reproche. Mais il ne dit rien. En la voyant ainsi, faisant face aux portes closes de l’ascenseur, le regard perdu dans ses pensées, elle lui sembla si éloignée de lui qu’il douta qu’elle puisse l’entendre. Il lui saisit alors la main lorsqu’ils sortirent.

Contrairement à ce qu’il avait pensé, elle ne retira pas sa main. Comme inerte, elle lui avait abandonnée. Alors il se dirigea vers le café du coin, où ils se rendaient toujours. Il commençait lui-même à se sentir pris par cet engourdissement qui avait saisi Emma. Il avançait instinctivement en oubliant peu à peu tout ce qui l’entourait. Sa poigne se fit de moins en moins ferme autour de la main qu’il tenait, au point qu’Emma en sente le poids. Elle regarda leurs deux mains fatalement enlacées et se demanda qu’est-ce-qu’elle faisait. Elle ne pouvait plus sagement lui tenir la main alors qu’il l’avait trahi. Tout s’enchaîna alors brusquement. Elle eut du mal à expliquer dans quel ordre les choses s’étaient passées lorsque le policier lui demanda des explications. Est-ce qu’elle avait vu la voiture arriver ? Elle ne savait plus. Elle voulait juste récupérer sa main. Elle l’avait violemment retiré de la sienne et comme pour accentuer son geste, elle avait reculé de quelques pas. Louis, qui était déjà en pleine rue, avait alors brusquement tourné la tête vers elle. Il la dévisagea pour comprendre, mais il n’en eut pas le temps. Au même moment, la voiture l’avait percuté. Le bras encore tendu vers elle, il avait été projeté au sol. Emma avait fermé les yeux pour amortir le choc de cette vision. Et quand elle les avait réouvert tout était devenu flou. Autour d’elle d’abord des passants sorti de nulle part, des voitures arrêtés, puis des pompiers, des policiers, des gyrophares et des bandes rouges et blanches. Elle n’avait pas bougé. Elle était restée à la même place jusqu’à que les pompiers la fassent s’asseoir dans leur camion. Les mots en « état de choc », « délit de fuite » et « réanimation », avaient alors tourbillonné autour d’elle sans qu’elle réagisse. Elle était restée muette devant leur question et avait seulement réussi à hocher la tête quand on lui avait demandé si elle le connaissait. Elle sentait qu’elle devait prendre part à cette agitation, sans qu’elle n’arrive à déterminer où était sa place. Son regard s’arrêta soudain sur le corps inerte de Louis qu’elle pouvait deviner sous le drap dont il avait été recouvert. Le médecin qui prenait alors sa tension lui dit qu’il était désolé pour sa perte.

Le camion démarra.

Amy

Écrivaine et Conceptrice de La Femme en Papier

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