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Une enfant du voyage

« T’es de quelle origine ? » Certains pensent que cette question ne devrait pas se poser. Moi, je pense que si. Non pas à cause de la réponse qu’elle appelle. Mais pour la réflexion qu’elle entraîne. Les raisons de ma présence sur le territoire français sont trop complexes et polémiques pour que je ne les interroge pas.

Je suis Française. Je suis Française, parce que les pays de mes pères et mères, a été colonisée par la France. Je suis Française, parce que l’ordre établie à l’encontre du pays de mes pères et mères, ne permettait pas à mes parents de gagner leur vie autrement qu’en grossissant les rangs des domestiques de la France. Je suis Française, parce que mes parents savaient que le passeport français ouvrait grand les portes à une vie plus facile. Ils avaient raison. Et c’est bien ça, qui me place dans une situation équivoque.

Pourquoi équivoque ? Parce que « j’ai été colonisé par la France. » Cette assertion n’est pas de moi, mais de la documentariste et scénariste Adila Bennedjaï-Zou. Elle en fait l’objet de sa série documentaire Heureuse comme une Arabe en France où en quatre épisodes, elle effectue un parcours jalonné de rencontres afin de comprendre la relation des immigrées arabes avec la France, des années 60 à nos jours. Sa conclusion est que, des prostituées dans les bordels de la période coloniale à la beurette qui aujourd’hui squatte les films pornos, il n’y a pas tant de différence du côté de la France. Quant aux femmes arabes, si de leur côté la vison de la France et de son rapport à elles a évolué, l’héritage de la colonisation reste tout aussi central. La documentariste l’exprime avec justesse à plusieurs reprises sur des sujets qui vont de la langue arabe à la sexualité : être colonisée, « c’est ne pas souffrir de ce que l’on m’a enlevée, voire même y renoncer de mon plein gré » dit-elle. Je me reconnais dans son propos. Malgré que l’islam soit le seul point de contact entre nos deux récits, ils se font échos. Moi aussi j’ai été colonisé. Mon corps aussi porte les stigmates de la barbarie coloniale, et je grandis dépossédée d’une partie de mon histoire. Et pourtant, le colonisateur m’a adopté. À croire que j’ai le syndrome de Stockholm, acquiescerait Kery James.

Dans ce contexte, me déclarer simplement française, signifie trahir mes origines, ceux qui sont restés là-bas et mes parents y compris qui vivent ici avec la conviction d’un retour éminent en Gambie. Ça me colle à la peau : je suis Gambienne. Cependant, nier que ma greffe sur le sol français a prise, serait tout aussi absurde. Je suis aussi liée à la France que si mes ancêtres remontaient aux Gaulois. Peut-être même plus, puisque je dois montrer patte blanche pour démentir les soupçons qui pèsent sur ma capacité à m’intégrer. Et pourtant, c’est indéniable : mes ancêtres ne remontent pas aux Gaulois. Comme bon nombre de Français me diriez-vous. Le discours de la gauche bien-pensante, est d’affirmer qu’on a tous des origines étrangères. Seulement à la différence, de la majorité des Français, mes origines étrangères sont « exotiques. » J’ai un physique « exotique », une langue « exotique », des tenues « exotiques », des plats « exotiques », même ma religion est « exotique », dans la mesure où ma culture n’est pas latine. C’est en tout cas, toujours ainsi qu’est représenté la culture « africaine » à la télévision, dans les livres, à l’affiche des films et théâtres… Mes ancêtres ne sont donc pas Gaulois, ils sont tout autres. Néanmoins, cette conscience ne les rend pas plus familier. Biberonnée à la culture française, j’ai longtemps vu moi-même comme exotiques les boubous et les bazins de mes parents. Je n’ai été qu’une fois dans mon pays d’origine. De ce voyage, j’ai compris que j’étais aussi une étrangère en Gambie. De l’histoire, de la mentalité et des habitudes du pays, mes parents ne m’en ont pas transmis assez pour que je perpétue l’héritage. Du moins, le peu qu’ils m’ont légué a été dilué dans le bain de la république bleu blanc rouge et de la pop culture.

« Let My People Go » (Laisse mon peuple partir) dit le célèbre spiritual Go Down Moses. Nombreux sont les chants dans ce genre, où les esclaves et leurs descendants exilés aux Etats-Unis expriment leur désir de retourner chez eux. Un chez eux paré des grâces de la liberté et de la sensation (enfin) de se sentir à sa place. Alors comme le peuple hébraïque et sa Terre promise, le peuple afro-américain n’a eu de cesse d’évoquer l’Afrique, cette terre perdue dans les méandres de la traite négrière. Mais derrière ces chants empreints de nostalgie, résonnent en creux la certitude que le retour est désormais impossible. Cette terre promise n’est plus qu’un fantasme où le continent se mue en un lieu mythique et étranger. Les Afro-Americains savent qu’ils n’y sont plus tout à fait chez eux. Je comprends à la fois ce désir et cette impossibilité du retour.

Contrairement à eux, cette terre qu’ont quitté mes ancêtres, plus exactement mes parents, reste palpable. Elle se niche dans les plis des habits et les bijoux de mes proches. Elle a la saveur des mots et des plats soninkés. Elle bourdonne sous ma langue, dans mes oreilles, au téléphone ou lors des fêtes et des tontines dans mon salon. Elle est mon premier voyage durant l’été de mes douze ans. Dans leurs valises, mes parents ont eu soin d’emporter un bout de leur pays avec eux. Cependant, les récits des Afro-Américains trouvent tout de même un écho en moi. Je ne suis pas que l’enfant de mes parents, je suis aussi une enfant de la diaspora noire, justement parce que je suis l’enfant de mes parents. Je suis, comme l’a dit Leonora Miano, une afropéenne, une des ces Africaines que l’immigration économique amène à vivre en Europe. Je suis une catégorie de Français qu’on appelle les enfants d’immigrés. D’immigrés non-blancs : ce n’est pas précisé, mais quand on parle d’immigration en France aujourd’hui, on ne parle plus des Espagnols, Portugais, Italiens ou Polonais, mais bien de la déferlante de Noirs, d’’Arabes et d’Asiat’ qui colonisent des quartiers entiers. Les étrangers de l’intérieur.

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En réalité tout par de-là : la sensation d’être étranger partout. C’est ce que dissimule la question « t’es de quelle origine ? » Le rejet du pays d’origine, le rejet du pays d’accueil. Est-ce que je suis Française ? Est-ce que je suis Gambienne ? Ou ni l’une ni l’autre ? On retrouve ces questionnements chez tous les artistes et penseurs de la diaspora. La réponse est évidente nous sommes les deux. Je suis Française et je suis Gambienne. Peu m’importe qu’on me le reconnaisse ou pas. La complexité est ailleurs. Comment concilier les deux? Le débat de ces dernières décennies  autour de l’identité nationale tourne d’ailleurs autour de ça.

La voie à suivre à suivre selon moi est d’errer à jamais. Je suis une enfant du voyage. Il coule dans mes veines. Chez les soninkés, on a d’ailleurs souvent un prénom à la maison, et un autre dehors, des habits pour la maison et d’autre pour sortir. Comme si ce mouvement de balancier s’inscrivait au plus profond de notre être. Ma vie est jalonnée par ce même va-et-vient, de deux côtés du globe à tous les niveaux. Je passe du soninké au français, du tieb au gratin dauphinois, des cours d’arabe le dimanche à l’école laïque en semaine, des réunions familiales aux rendez-vous administratifs… Chacun des deux pôles obéissant à ses règles propres. Je passe de l’un à l’autre avec souplesse. J’habite les deux, malgré la distance je reçois les sollicitations du continent depuis Paris. Mais j’ai envie de dire, je ne fais que passer : « Je ne suis pas ici pour rester » écrivait Maya Angelou. J’appartiens au deux, je ne peux donc me fixer ni dans l’un dans l’autre. Au contraire mes rêves peuplent ces deux pays et débordent leurs frontières.

L’expérience diasporique crée une solidarité entre immigrés et enfants d’immigrés qui transcendent les nations. On se crée une nouvelle culture, hybride. On devient des Third Culture Kids. Dans son autobiographie Rokhaya Diallo présente cette théorie des sociologues David Pollock et Ruth Van Reken en ces termes : « les enfants qui ont été élevés dans une culture différente de celle de leurs parents. Cela les rend capables de se mouvoir d’une culture à l’autre et de créer un mélange de ces cultures : une troisième culture. » Je suis persuadée que cette culture métissée peut être très féconde pour le monde. Les productions artistiques le prouvent déjà. Mais ce regard à la fois à l’intérieur et à l’extérieur peut bénéficier au pays dans de nombreux domaines.

Je vois ma position de fille illégitime du colonisateur, comme une occasion d’aider l’Afrique. Dans cet avenir prometteur que Felwine Sarr présage au continent africain, il accorde une place centrale à la diaspora noire. Elle a, à la fois la position idéale pour faire le tri entre ce qui est bon à prendre ou non en Occident, et la bienveillance à l’égard de l’Afrique. 

Pour ma part, je suis prête à partir, puisque j’ai glissé dans ma valise la France et la Gambie.

Écrivaine et Créatrice du site

1. Adila Bennedjaï-Zou, Heureuse comme une Arabe en France, réalisée par Anne Pérez, diffusé sur France Culture, en mai 2019.

2.  Rokhaya Diallo, Ne Reste Pas à Ta Place, éditions Marabout, 2019, Paris, p. 32.

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