Romy et Anita dernièrement, après Ebony : les candidates noires dans les émissions TV se suivent et le harcèlement qu’elles subissent se ressemble. Ce n’est pas un hasard. Seulement la manifestation médiatique d’un phénomène auquel n’échappent aucunes femmes noires en France : la misogynoir, selon une partie du public. Plutôt des maladresses et une mauvaise entente entre candidats selon les candidates, elles-mêmes, et la production de cette 13ème saison de Secret Story. En effet, ce sexisme et ce racisme qui est spécifique aux femmes noires s’explique par le fait que tout le monde déteste les femmes noires. Il ne suffit donc pas qu’une femme noire soit l’objet d’agressions pour parler de misogynoir. Alors dans le cas de Romy et Anita : misogynoir ou pas ? Décryptage de la misogynoir et de son impact sur la vie des femmes noires.
Surveiller : Ces corps de femmes noires, toujours “trop” ou “pas assez”
Dès les premières pages de l’histoire du racisme européen, la prédation autour des femmes noires vise leurs corps. Durant l’esclavage puis la colonisation, leurs corps sont exploités, surveillés et mutilés comme le rappelle bell hooks dans Ain’t I A Woman. Héritière de cette tradition, la société française a conservé le même rapport raciste et sexiste à l’égard du corps des femmes noires. Les rassemblements de personnes noires peuvent susciter encore de la méfiance, comme du temps du marronnage des esclaves. Cependant, l’hyper-surveillance constante de leurs corps revêt une nouvelle forme. Désormais, c’est leur apparence physique qui est contrôlée en permanence. En véritable dictateur du goût à la Diable qui s’habille en Prada, chacun s’autorise à interroger, toucher, critiquer, dénigrer et moquer l’apparence des femmes noires. Cette évolution s’explique, selon Liv Stromquist dans Dans le Palais des Miroirs, par l’avènement d’une société “du voyeurisme chronique”. Comme sur les réseaux sociaux, on like, commente et partage l’image de l’autre, en particulier celle des femmes. Toutefois le prisme sous lequel les femmes noires sont soumises à cette évaluation s’enracine dans les stéréotypes misogynoirs.
Quand Marianne dans Secret Story dit vouloir faire une boule dans la piscine pour mouiller les cheveux de Romy et Anita, ce n’est pas anodin. Elle s’inscrit dans une habitude séculaire de moqueries et de dénigrement des cheveux des femmes noires. Durant cette saison d’ailleurs, les deux candidates afrodescendantes sont interrogées sur leurs cheveux synthétiques. Or, derrière l’idée que les femmes noires n’ont pas de cheveux, symbole de la féminité en Occident, réside l’idée qu’elles ne sont pas des femmes donc des êtres humains. Le caractère misogynoir de ces attaques est d’autant plus criant que toutes les communautés ont recours à des artifices de beauté. Les perruques et les rajouts, avant d’être érigé en emblème des femmes noires, ont été et sont encore portés par toutes et tous dans le monde. Les poudres blanches prisées par la noblesse européenne et les geishas japonaises ont aujourd’hui été remplacées par du fond de teint, des UV, des produits éclaircissants et autres maquillages. La chirurgie esthétique est venue se substituer aux corsets en Europe et en Amérique, où on y recourt le plus dans le monde. Pas en reste, le Moyen-Orient pratique massivement la rhinoplastie, comme en Asie, où on opère également des paupières. L’humanité de toutes les femmes est jugées selon leur apparence.
En dépit de cette situation, il suffit aux femmes noires d’arborer un artifice pour être immédiatement moquées et critiquées. Les uns vont leur reprocher d’être complexées d’être noires. Alors même que tous, les Blancs y compris, sont soumis à l’impératif de concorder avec l’idéal de beauté du moment, à savoir encore et toujours la blonde hitchcockienne à la Grace Kelly et Brigitte Bardot. Beyoncé avec sa teinture blonde platine ne fait que suivre l’exemple tracé par Marilyn Monroe, Madonna, Charlize Theron, etc. D’autres vont, au contraire, reprocher aux femmes noires d’être trop noires dans leurs traits, leur carnation, leurs choix capillaires ou leur style vestimentaire associé aux cultures noires. Elles subissent alors des insultes racistes les disant vulgaires ou sauvages. On les dira aussi pas assez jolie, comme l’on fait des candidates avec Romy.
La situation des femmes noires est similaire à celle des femmes trans auxquelles on reproche leurs artifices parce qu’elles ne sont pas des vrais femmes. Ces injonctions contradictoires ne sont pas donc simplement esthétiques, elles déshumanisent, en refusant aux femmes noires la possibilité d’exister librement, sans se justifier.
Il est donc exigé des femmes noires qu’elles soient naturelles. Cependant, ce naturel se doit de correspondre aux critères de beauté admis universellement pour une femme noire, sous peine d’être jugée négligée, masculine ou être présentée comme asexuelle. La chanteuse Théodora en a récemment fait les frais. Dans une vidéo où elle apparaît sans maquillage, l’artiste, souvent considérée comme vulgaire, est comparée à un homme par certains internautes. Un autre stéréotype enraciné dans la misogynoir. Mais l’ultime complication pour les femmes noires est que même lorsqu’elles parviennent à remplir l’ensemble de ces critères, elles sont tout de même attaquées. Les débats sur le physique d’Anita en sont un exemple. Les attaques vont se manifester davantage comme des suspicions dans le meilleur des cas. Elles feront l’objet de questions indiscrètes sur leur physique et leurs origines. Dans le pire des cas, elles seront harcelées comme le mannequin Didi-Stone Olomidé, harcelée après avoir été classée parmi les plus belles femmes par Vogue.
La situation des femmes noires est similaire à celle des femmes trans auxquelles on reproche leurs artifices parce qu’elles ne sont pas des vrais femmes. Ces injonctions contradictoires ne sont pas donc simplement esthétiques, elles déshumanisent, en refusant aux femmes noires la possibilité d’exister librement, sans se justifier.
Invisibiliser : les Noires, au fond du bus, svp
Le paradoxe des femmes noires est qu’elles sont à la fois surveillées en permanence, mais aussi complètement invisibilisées. En effet, les candidates noires des émissions télévisées attirent l’attention notamment parce qu’elles sont les seules. Romy est la première femme noire a remporter Secret Story. Ebony est la première candidate noire de la Star Academy. Cette absence des femmes noires s’observe dans l’ensemble des médias. Il est d’autant plus étonnant que ce fait s’observe également dans les fictions sur les vécus noirs. Dans des films comme Case Départ, elles y sont parfois effacées au profit de figures masculines ou de femmes métissées. D’ailleurs même dans la fiction “Secret Baby” réalisée par le jeux télévisé, le bébé représentant Romy est métissé. Est-ce l’IA ou Secret Story qui n’arrive pas même à imaginer l’existence d’un bébé noir ?
Ce lapsus n’est que le résultat de la deshumanisation des femmes noires. Dans les imaginaires, elles n’existent pas en dehors de leurs stéréotypes. Les femmes noires ne sont donc que très rarement représentées dans les récits qui les humanisent, notamment les romances. La récente serie Netflix Pour Toujour a suscité beaucoup d’engouement tant les romances entre un homme et une femme noirs sont une exception. Dans sa longue filmographie, Omar Sy n’est en couple qu’avec des femmes blanches. Il suit en cela une tradition désormais au cinéma. De Devine qui vient diner ? à Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ?, en passant par Tenet, les hommes noirs sont systématiquement en couple mixte, symbole de l’antiracisme. Cette situation est d’autant plus problématique que les femmes ont accès principalement à des rôles où elles sont le love interest. Les femmes noires sont évincées des écrans.
Bien sûr les femmes noires apparaissent de temps à autre à l’écran. Le plus souvent, elles sont alors reléguées aux mêmes rôles stéréotypés comme dans Les Misérables de Ladj Ly. Elles sont la Nanny qui materne, la Jezabel insatiable ou la Angry Black Woman qui se bat. Même en figuration, elles sont peu présentes. Dans des productions comme Emily in Paris ou la première saison d’Arsène Lupin, il n’y a aucunes femmes noires. Absentes des rues, des commerces et des familles, elles ne semblent n’avoir jamais existé, même en arrière-plan. La présence des femmes noires à l’écran, mais aussi dans les journaux et les livres, hors du script convenu, est donc ressentie comme une anomalie.
Romy, Anita et Ebony sont non seulement présentes dans des espaces où elles ne sont pas attendues, mais elles s’y font remarquer. Ebony était plebiscitée par les professeurs de l’Academie et les élèves pour ses talents de chanteuse. Ses détracteurs sur les réseaux sociaux l’accusent de prendre toute la place, d’être vulgaire et hautaine. Le même déchaînement de haine a été observé pour les personnalités noires qui accèdent à la lumière. La couronne de la Miss France lui est disputée parce qu’elle est noire. On s’offusque que la journaliste Rokhaya Diallo ne manifeste pas plus de reconnaissance à l’égard du pays qui l’aurait sauvé du destin funeste des Sénégalaises. On insulte la chanteuse Aya Nakamura quand elle se produit pour la cérémonie d’ouverture J.O. Comme dans les films, elles doivent être absentes ou figurantes, de préférence silencieuses. C’est justement le non-respect de ce script misogynoir qui semble être reproché ou souligné dans les agressions ou micro-agressions dont Romy et Anita ont fait l’objet.
Romy présente cette hostilité des autres candidats comme une divergence de caractères dans une interview accordée à Télé Loisir. “On ne peut pas être amis avec tout le monde.” Toutefois, dans ce conflit, les téléspectateurs ont énuméré plusieurs propos et actes misogynoirs. Durant cette saison de Secret Story, des candidats n’ont eu de cesse de reprocher à Romy d’être trop bruyante et trop agressive quand elle rit ou parle. Aucun extrait diffusé ne montre des propos ou des gestes violents de la part de Romy. Au contraire, ce sont ses détracteurs qui font l’objet d’un rappel à l’ordre sur leur comportement. Les scènes sont nombreuses où Romy et Anita sont mises à l’écart. Elles sont singées par Aïmed. Critiquées longuement par Pimprenelle, Adrien et Marianne. Quant à Constance, elle leur promet de les faire sortir de la Maison des Secrets. Cette volonté de les exclure est une manière de les remettre à leur place, hors de la sphère médiatique. Les deux femmes noires du télécrochet.
L’exclusion des femmes noires a aussi un impact économique. Exclues des postes clés, un champ de possibles réduits, les femmes noires n’ont même pas accès à la pièce où se trouve le plafond de verre. Elles sont donc davantage exposées à la précarité économique, qui s’accompagnent de violences systémiques, et ont moins de possibilités d’avoir un impact dans la société.
Exploiter : femme noire, travaille et tais-toi
Les femmes noires sont les grandes absentes des livres d’histoire et des journaux. Cependant, leur travail, leurs contributions et leurs qualités, eux, sont les bienvenus. Le film Les Femmes de l’Ombre a mis en lumière cette situation. Ce biopic raconte l’histoire de 3 scientifiques afroaméricaine ayant eu un rôle crucial dans les missions spatiales américaines dans les années 1960. Il en est de même pour les sœurs Nardal, autrices à l’origine du mouvement littéraire de la Négritude. Ces différentes figures ont été non seulement ignorées, jamais nommées, jusqu’à une redecouverte posthume. Quand les femmes noires parviennent tout de même à faire reconnaitre leur travail de leur vivant, elles sont confrontées à des agressions. Là encore, elles sont des anomalies. Leur succès est de nos jours attribuées justement au fait qu’elles soient noires. Ce sont les idéologies woke, le culte de la victimisation qui auraient permis à Romy de gagner, à Ebony d’arriver en demi-finale.
Ce refus de reconnaître le travail des femmes noires s’accompagne tout naturellement de son attribution à d’autres. Des hommes par sexisme ou des femmes blanches par racisme. Pendant longtemps, les seuls noms connus du grand public pour la conquête spatiale étaient Buzz Aldrin et Neil Amstrong. Aimé Césaire et Léopold Sédar Senghor deviennent les seules figures tutélaires de la Negritude. Mais ce phénomène ne se limite pas qu’aux contributions professionnelles. Les femmes noires sont l’une des principales cibles de l’appropriation culturelle. Les tenues, les coiffures et les productions culturelles sont reprises par des personnes blanches ou plus claires. Elles s’en attribuent alors la paternité ou les médias les présentent comme meilleurs uniquement à cause de cette appropriation. Ainsi le twerk perd son côté vulgaire quand il est effectué par la chanteuse Miley Cyrus. De même que le rap gagne automatiquement ses lettres de noblesse quand il est interprété par des artistes blancs. Mais cette appropriation peut aussi prendre une forme extrême avec le blackfishing.
Le blackfishing consiste au fait d’utiliser des artifices ou la chirurgie esthétique pour imiter les des attributs de personnes noires. L’un des principaux exemples en la matière est Kim Kardashian, véritable figure de proue du blackfishing. Dans le documentaire Kim Kardashian Theory sur Arte, la chercheuse explique que la milliardaire utilise l’esthétique associée aux femmes noires dans ses débuts : tresses, implants fessiers, lèvres gonflées. Or si ces attributs sont célébrés chez elles, et les femmes non-noires qui suivent son exemple, ils restent critiqués chez les femmes noires. Cette attitude montre la similarité du blackfishing avec le blackface. Le physique noir est vu comme un déguisement porté de manière opportun. Mais dans ce cas, il sert à bénéficier du colorisme pour occuper des positions réservées aux femmes noires. Ainsi les chanteuses K-pop sont vues comme révolutionnaires en empruntant seulement l’univers artistique des chanteuses noires.
De nombreuses militantes noires s’élèvent contre cette situation, cependant les théories développées pour dénoncer cette situation subissent cette même dynamique d’appropriation. Le féminisme mainstream profite du braconnage de la pensée noire. Le concept d’intersectionnalité, théorisé par Kimberlé Crenshaw, pour dénoncer la manière dont le racisme et le sexisme se croisent dans la vie des femmes noires a été blanchi comme l’écrit la chercheuse Sirma Bilge dans “Le blanchiment de l’intersectionnalité”. Il est porté sur la scène médiatique en particulier par des femmes blanches et sa portée révolutionnaire est émoussée. Il en a été de même avec le mouvement MeToo, fondé par Tarana Burke pour soutenir les Afro-Américaines victimes de violences sexuelles. Son mouvement n’a intéressé que quand il a été porté par des femmes blanches et riches sur les tapis rouge. Il a même été au départ attribué à l’actrice Alyssa Milano. Mais le mouvement marginalise toujours les actrices racisées. La photo du MeToo du cinéma français, on ne compte que des actrices blanches, en est une illustration brillante.
De manière générale, quand une personne noire developpe un concept sur le vécu noir, il est immédiatement récupérer par d’autres communautés ou universalisé au nom de la convergence des luttes. Black Lives Matter a été décliné sous la forme de All Lives Matter ou Yellow Lives Matter. Quant à l’autrice Nesrine Slaoui a publié un livre où elle transforme la blackfishing en arab-fishing. Or ce consumérisme militant est délétère. En effet, le mécanisme de colorisme invisibilise instantanément la voix des personnes noires. Ainsi, les chercheuses noires sont reléguées au second plan pour intervenir sur les concepts qui émanent du féminisme noir. Elles ne sont donc ni écoutées ni rémunérées pour leurs travaux. Le refus de la production de Secret Story d’adresser clairement le harcèlement subi par Anita et Romy s’inscrit dans cette logique de réduction au silence des souffrances et des voix des femmes noires.
L’exploitation du travail des femmes noires est présentée comme positive. Dans les récentes représentations, des femmes noires occupent des postes à responsabilité : présidente dans Barbie, reine dans Les Bridgerton. Elles se retrouvent donc chargées de s’occuper de la libération de toutes les autres femmes. Mais loin d’être une promotion, elles accomplissent encore leur rôle de femme noire sacrificielle. C’est cette dynamique qui a été dénoncée dans la relation entre Ebony et Marine, demandant toujours à être rassurée. De même, plusieurs productions ont remplacé le couple mythique de l’homme noir et la femme blanche, unis contre le racisme par celui de la femme blanche et de la femme noire. Dans Black Mirror, Pauvre Créature ou Le Retour, les femmes noires sont en couple avec des femmes blanches. Ces dernières se dédouanent ainsi de leur complicité avec le système raciste et avec le patriarcat noir, tout en simulant une sororité avec les femmes noires. Toutefois, ces récits créent l’illusion d’une émancipation des femmes noires. L’épisode “Hôtel reveries” de Black Mirror entérine ce fantasme collectif avec l’actrice noire qui prétend être fatiguée d’incarner des personnages de potiche. Elle choisit de jouer le rôle d’un homme et de prendre soin d’une femme blanche. Le scénario habituel pour une femme noire.
Il est temps de se libérer, femmes noires !
La misogynoir est toujours là. Elle s’est simplement rendue plus subtile, plus insidieuse, si bien qu’elle peut désormais se glisser dans les silences, les “simples” malentendus. Les disputes de Romy et Anita avec d’autres candidats, blancs, ne sont pas des querelles banales. Le rapport de force historique était déjà là, pesant. L’égalité affichée n’était qu’un décor.
Oui, Romy et Anita ont été victimes de misogynoir. Elles ont été surveillées, jugées, puis rejetées.
Le système actuel n’offre aucune véritable issue aux femmes noires. Il est donc temps de nous libérer de ce regard extérieur. De construire nos propres espaces, protéger nos ressources, écrire nos histoires. De nombreuses femmes noires l’ont fait, parmi elles, Maya Angelou, un exemple de réussite.


