Il est courant pour une musulmane de refuser de se définir comme une féministe. À raison, le discours féministe dominant, ou mainstream, s’oppose aux valeurs de l’islam. Il invite à imiter aveuglément les hommes dans tous les domaines, que le comportement soit négatif ou positif. Le féminisme n’a pas vraiment libéré les femmes. De plus, en voyant les femmes travailler en masse, faire de longues études et avoir une liberté sexuelle, on s’imagine que l’égalité est déjà acquise. En tant que femme noire musulmane, on se sent davantage concernée par les questions de racisme. Et pourtant les femmes sont encore soumises à de nombreuses oppressions, encore plus si elles sont musulmanes et noires. Voici 5 livres féministes qui permettent de le comprendre.
1. Le plus urgent à lire : Beauté Fatale, de Mona Chollet
Tout à commence avec ce livre. Beauté Fatale est incontournable pour comprendre la femme d’aujourd’hui. Dans ce livre, Mona Chollet, écrivaine et journaliste spécialiste du féminisme, analyse ce qu’elle appelle « le complexe mode/beauté » de la femme. Il s’agit de la passion démesurée des femmes pour leur apparence : notre amour du shopping, notre besoin vital d’être toujours bien habillée, manucurée, coiffée, maquillée. Or cette passion signifie parfois gaspiller notre argent, notre temps et distordre notre corps pour qu’il rentre dans le moule de la féminité modèle (talons douloureux, régime amaigrissant extrême, crème éclaircissante, chirurgie esthétique…). La beauté est un problème pour les femmes.
Alors au fil de la lecture, on se rend compte de trois choses. Déjà, que la beauté est le principal, voir le seul critère qui définit la femme idéale. Il est alors évident les femmes restent dépendantes de celui qui pose le regard sur elle. Deuxièmement, Mona Chollet montre que l’indépendance, l’intelligence, l’audace et toutes ces qualités de la femme actuelle se sont justes ajouter aux critères pour être belle. Elle dit avec justesse qu’on ne doit plus être libres pour le plaisir de la liberté, mais pour être séduisantes. Et troisièmement, en récupérant le féminisme comme argument publicitaire, l’industrie de la beauté et de la mode ont réduit l’indépendance féminine à la possession d’un rouge à lèvres ou d’un sac. Il ne s’agit donc plus d’être libre, mais de posséder des attribut de femmes libres. Comme la couronne qui fait la reine.
2. Le plus révolutionnaire : All The Women Are White and All The Blacks Are Men, But Some Of Us are Brave
Le titre dit tout : Toutes les femmes sont blanches et tous les Noirs sont des hommes, mais certaines d’entre nous sont courageuses ! Cet ouvrage réunit les articles de chercheuses, journalistes, artistes, etc., autour de la question des femmes noires aux États-Unis. Il permet de se familiariser avec le Black Feminism. L’avantage de ce livre est de pouvoir piocher dedans comme dans un catalogue et qu’il y en a pour tous les goûts. Différents autrices, différents textes, différents genres, différents sujets qui conduisent chacun à leur manière au même constat. Les femmes noires sont dans tous les domaines de recherches, dans la société américaine en fait, un chapitre accessoire. Elles sont la plupart du temps ignorées.
Pourquoi ? Leur sexe ne leur permet pas de représenter la communauté noire et leur peau ne leur permet pas de représenter les femmes : dans les deux cas, on les renvoie à leur caractère spécifique. Mais cette spécificité est construite. Qui a décrété que les hommes étaient plus neutres, plus normaux que les femmes ? Qui a décrété que les femmes blanches étaient plus neutres, plus universelles que toutes les autres femmes ? On connaît toutes la réponse. Alors passons la diatribe sur l’homme blanc. Quoiqu’il en soit, ce livre permet une véritable prise de conscience. Un féminisme spécifique aux femmes noires est nécessaire. Dans ce livre, on trouve des références d’autres livres : romans, essais, poèmes et pièces de théâtre. On découvre ainsi la longue histoire de l’afro-féminisme aux États-Unis, depuis les années 1970. Malheureusement ce livre n’est pas traduit en français.
3. Le plus éducatif : Femmes, race et classe, d’Angela Davis
Nul besoin de présenter Angela Davis, cette activiste communiste, afro-feministe et anti-carcérale mondialement connue. Et bien ce livre a beaucoup contribué à sa renommée. Il est un livre pionnier dans la mesure où Angela Davis est l’une des premières à retracer l’histoire des femmes afro-américaines aux États-Unis. Avant elle, les quelques études sur ce sujet analysait l’effet néfaste de l’indépendance des femmes noires sur la famille afro-américaine. Les sociologues parlaient d’un « matriarcat noir » pour dire que les femmes noires jouaient le rôle des hommes et que les hommes noirs étaient émasculés, donc contraint d’abandonner leurs foyers. Stupide, mais c’est pourtant une croyance tenace caractérisée par la caricature de la Mama Africa, grosse et brutale qu’on retrouve partout. Mais on le sait, il y a toujours un peu de vrai dans tous les stéréotypes.
Les femmes afro-américaines ont réellement dû assumer des rôles dit « masculins. » Elles sont arrivés sur le sol américain à la fois pour donner des enfants et pour travailler dans les champs de coton. Après l’abolition de l’esclavage, elles ont travaillé principalement comme domestiques, car les hommes noirs trouvaient beaucoup plus difficilement du travail. Tout cela, Angela Davis l’explique en détail dans son livre. Elle va même plus loin, puisqu’elle montre comment l’histoire des femmes afro-américaines s’écrit en marge de celle des hommes afro-américains et celle des femmes blanches américaines. Et même souvent en opposition : l’exemple le plus connu, est celui des Afro-américaines qui militent contre les programmes de stérilisation forcée, au même moment où les Américaines militent pour le droit à l’avortement. Avec son livre, on découvre une autre histoire, l’histoire de nos aînées.
4. Le plus accessible : Sister Outsider, Audre Lorde
« Je suis une poétesse, noire et lesbienne », c’est ainsi qu’Audre Lorde se présente. Il convient donc de la présenter ainsi. Dans chacun de ses textes, on s’en rend par ailleurs parfaitement compte. Ce petit livre réunit plusieurs discours, des extraits de textes et de lettres où sa plume poétique résonne et son engagement politique détonne.
Toujours autobiographique, elle part de son expérience personnelle dans chacun des textes. Dans l’un d’eux elle raconte comment la découverte de son cancer du sein l’a amené à vouloir exprimer sa pensée. Dans un autre, il s’agit d’une lettre ouverte adressée à une collègue qui a exotisé son travail. Ou encore dans un autre, elle explique les difficultés à élever son fils en « homme » entre sa compagne et sa fille. Son livre est une parfaite synthèse de la pensée politique de cette « poétesse guerrière. » Cette pensée politique, infiniment juste, humaniste et tolérante, s’adresse à toute personne qui veut mieux vivre avec son voisin. Elle invite aussi à l’action, chacun à son niveau et avec ses moyens. À la lecture de Sister Outsider, on se sent capable d’agir. Son simple poème « Transformer le silence en paroles et en actes » est devenue une référence de la pensée féministe.
5. Le plus complet : Ne suis-je pas une femme ? de bell hooks
Sans diminuer en rien la qualité des livres précédents, il faut noter que Ne suis-je pas une femme ? est un pilier de la pensée afro-féministe. S’il ne faut en lire qu’un, c’est celui-ci. bell hooks explique dans ce livre la manière dont se construisent les stéréotypes et les discriminations spécifiques aux Afro-Américains. Son titre pose d’emblée cet affront subit par les femmes noires : « Ne suis-je pas une femme ? » Cette question traverse toute son étude puisqu’on constate que les femmes noires ne sont pas considérées comme des femmes. Elles n’échappent pas aux préjugés sur la race noire : lui est un violeur, elle est une débridée sexuelle, ce qui justifie son viol ; lui est cantonné aux travaux physiques au nom de sa force animale et elle aussi à une époque où le travail féminin est vu comme dégradant.
À l’aide d’extrait de témoignages, de romans, d’articles, et même de publicité, bell hooks permet de comprendre les tensions entre les femmes noires et respectivement les hommes noirs et les femmes blanches. Ce livre est également une introduction à l’afro-féminisme en France. Dans la préface de « Ne suis-je pas une femme », la réalisatrice française Amandine Gay raconte son cheminement intellectuel en tant que femme noire en France. Elle fait aussi une liste de blogueuses noires de référence (Kiyemis, Mrs Roots, la toile d’Amla…). Elle parle aussi brièvement d’Ouvrir la voix son film réalisé « pour parler des femmes noires issues de l’histoire coloniale européenne du point de vue des concernées. » À l’écran, on découvre donc des jeunes femmes qui se racontent autour de thématique comme le physique, l’amour, le travail et la famille. Mais surtout, de témoignage en témoignage, les mots et les réponses à tous ces malaises ressentis devant des comportements, des propos et des silences.
Ce sont des livres qui font réfléchir, qui ne sont pas toujours facile à lire. Mais il est important de lire ce genre de livre quand on est une femme noire née dans une société patriarcale et blanche. Il s’agit d’être Heureuse comme une Noire en France.



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