L’héroïne d’Orgueil et Préjugés, Elisabeth Bennet est une Soninké. Bien qu’anglaises du XIXème siècle, les héroïnes de l’écrivaine Jane Austen sont dans la même situation que la plupart des musulmanes ouest-africaines : harcelées pour se marier. Depuis le berceau, l’objectif de leurs mères, comme Mme Bennet, est de les marier. Elles sont traînées de bals en bals et se font peindre leurs portraits pour se dégoter un mari, qui ne sont que les anciennes versions des fêtes familiales et des séances photos. Elles doivent refuser les demandes en mariage d’une flopée de cousins et de connaissances. Autour d’elles, toutes les discussions et les préoccupations tournent autour du mariage. C’est une question de vie ou de mort. Pour les jeunes filles de la noblesse de l’époque, il en va en effet de leur survie. On explique à Elisabeth, qu’à la mort de son père, elle finira à la rue, faute de mari. Mais, aujourd’hui, pour les Westafs*, le mariage n’est plus la condition pour faire fortune, alors pourquoi cette obsession à marier leurs filles ?
Un impératif religeux et moral
Avant d’être une obsession, le mariage est en islam une adoration religieuse. Le Coran nous invite au mariage pour trouver la paix : on se rapproche d’Allah et on suit le modèle prophétique. Avec l’image coranique de l’habit, époux et épouse deviennent l’un pour l’autre source d’embellissement, de sécurité et de réconfort. De plus, les relations amoureuses sont interdites hors du cadre du mariage. Il est donc logique que le mariage soit important en Westafie*. En cela, les Westafs ne différent pas du reste du monde puisque le mariage est important pour la plupart des sociétés. En effet, cette cérémonie, religieuse ou non, permet d’établir la paternité des enfants. Pendant des siècles, les hommes ont craint de transmettre leurs biens à des enfants illégitimes, alors on se mariait pour sécuriser son patrimoine et sa filiation. Voilà pourquoi l’Etat, même devenu ultra-libérale, s’y intéresse encore.
Du côté des familles, le mariage est une question d’alliance et, durant une longue période, une transaction financière. La société s’organise autour du mariage, ou du moins le couple. Cependant, comme l’écrivaine Chimamanda Ngozi Adichie le note avec justesse, seules les femmes sont éduquées à vouloir se marier. On apprend aux garçons à être autonome, à partir à l’aventure et à voir le mariage comme une corde au cou. Le féminisme n’a pas libéré en la matière. Pourquoi cette différence de traitement ? La réponse est invariable depuis des siècles : le contrôle de la sexualité féminine. Il y a le désir de contrôler la descendance, couplé à la crainte du déshonneur. Une femme ménopausée avant d’avoir eu des enfants ou une grossesse hors mariage reste une honte chez les Westafs. La recommandation religieuse est donc devenue une obligation pour eux. Détournant de son sens le hadith « Quand un serviteur se marie, il complète la moitié de sa religion « , pour les Westafs, il est un devoir pour la musulmane de se marier.
Une musulmane accomplie est une musulmane mariée
Dans ses œuvres, l’écrivaine Jane Austen utilise les intrigues amoureuses de ses personnages pour critiquer la condition des Anglaises, à son époque. On y découvre des jeunes filles déshéritaient d’office parce que nées filles. Des existences dénuées de sens et d’occupations, où l’on attend seulement la rencontre avec des jeunes hommes. Des filles éduquées dans le seul but de se marier, puis de marier à leur tour leurs filles. Des jeunes filles mariaient à cet égard le plus tôt possible pour devenir des femmes accomplies. Et bien sûr un choix du partenaire déterminé par les parents, mais aussi par la fortune et le rang social. Mais à certains égards, cette mentalité se perpétue au sein de la communauté musulmane, en particulier en Westafie.
Si on met de côté les calèches et les châteaux, qu’on dévêtit les personnages de leurs titres de noblesse et de leurs robes à corset, et bien, on retrouve une grande similitude entre nos deux situations. Aujourd’hui comme dans le temps, les femmes westafs ne sont pas pousser à se marier pour qu’elles soient heureuses, mais uniquement pour qu’elles soient mariées. Le mariage est une condition pour être une femme accomplie. Les familles n’hésitent pas à leur proposer des hommes qui ne leur correspondent pas. Française éduquée, indépendante financièrement, elles sont encouragées à épouser des hommes du pays d’origine des parents sans éducation et sans emploi pour le prestige familial. Pour se garantir de leur accord, pendant un temps, les familles mariait le plus tôt possible les filles. Ainsi, elles n’ont ainsi pas le temps de fauter. Certaines ont eu ou ont recours aux mariages arrangés, qui peuvent se terminer en mariage forcé. La situation est décrite par Awa Thiam dans La Paroles aux Négresses. Bien sûr, les femmes noires musulmanes ont connu des évolutions majeures ces dernières décennies au niveau du mariage. On est loin du mariage forcé décrit dans le film raciste Fatou, la Malienne. Cependant, la conception du mariage reste la même dans la communauté ouest-africaine. La représentation des femmes dans les séries africaines en témoigne. La valeur d’une femme se résume à son mariage et ses enfants en Westafie.
Faire honneur à ses pères et mères
Dans les romans de Jane Austen, tout finit bien parce que les héroïnes parviennent à concilier les attentes familiales et leurs désirs. Le mariage d’Elisabeth avec Darcy est un beau mariage parce qu’elle épouse un homme de sa condition sociale. Au contraire, le mariage de sa petite sœur qui s’enfuit avec un militaire pauvre est décrit comme une catastrophe. L’autrice défend donc le droit à l’amour, à condition qu’il respecte les conventions sociales et morales. En ce sens, elle se conforme à la mentalité de son époque et de celle des Westafs. À la différence que pour les Westafs, il s’agit d’épouser une personne de la bonne caste.
Comme sous l’Angleterre victorienne, il y a des bons et des mauvais mariages. Un bon mariage est un mariage qui montre à quel point on a été bien élevé par ses parents. Alors la mariée sera jeune – parce qu’elle se sera dépêchée d’obéir -, et elle épousera un homme de la bonne famille et de la bonne caste. Pour les Westafs, il s’agit ainsi de préserver sa culture. Une démarche honorable, tant qu’elle ne contredit pas les règles religieuses. De plus, avec l’immigration en Europe et aux Etats-Unis, le mariage est aussi devenu un système d’entraide économique. Par le mariage, on peut faire venir un membre d’une autre famille qui bénéficiera elle aussi de l’argent gagné à l’étranger. Le mariage en Westafie n’est donc pas une démarche personnelle, entre deux individus. Elle est une marque de piété filiale et un engagement culturel. Le Coran, qui enjoint de ne pas répondre même « pouf » à ses parents, semble abonder en ce sens.
Un choc culturel
Le mariage est un pilier de la culture en Afrique de l’Ouest pour des raisons religieuses, sociales et économiques. On comprend pourquoi il est une obsession chez eux.Il est important de noter que même si les femmes sont soumises à davantage de pression à ce sujet pour des raisons sexistes, les hommes Westafs n’y échappent pas totalement. En effet, comme dans l’Angleterre de Jane Austen, les Westafs sont un peuple aux principes religieux et familiaux forts. Cette situation a ses avantages et ses travers. D’autant plus pour des Françaises, bercées par la rengaine « Ils se marièrent, eurent beaucoup d’enfants et vécurent heureux pour toujours. » Il est décidément difficile d’être heureuse comme une Noire en France.
* Westaf : une personne originaire de l’Afrique de l’Ouest dans le langage courant.
*Westafie : région de l’Ouest de l’Afrique subsaharienne.


