Si vous vous appelez Fatou, Mamadou, Aminata ou Aïssetou, il est probable qu’on ait déjà remplacé votre prénom par un prénom arabe. L’idée est que ces prénoms portés par des Noirs musulmans de l’Afrique de l’Ouest (Westafs) sont incorrects. Le résultat d’une mauvaise prononciation de l’arabe. Mais est-ce vraiment une erreur ou un choix délibéré de distinction ? Ces prénoms qui ne sont ni africains, ni arabes reflètent la relation entre les Noirs musulmans et les Arabo-musulmans.
Des prénoms en mutation sur les traces de l'histoire
Dans les générations précédentes, les Westafs portent deux prénoms, l’un africain, l’autre arabe africanisé. Cette habitude s’est imposée avec l’islamisation de la région.
L’idée était peut-être de se rapprocher des grandes figures des débuts de l’islam parce qu’en Afrique de l’ouest, appeler un enfant comme une autre personne permet d’en faire son modèle et de lui rendre hommage.
Les deux cultures se sont donc superposées. Mais au fil du temps, par leur lien avec l’histoire musulmane, les prénoms arabes africanisés ont été considérés comme meilleurs. Les prénoms africains sont devenus plus rares pour plusieurs peuples comme les Soninkés, Peulh, les Comoriens…
Aujourd’hui, les Westafs ont quasiment tous des prénoms arabes africanisés : Fatou, Mariama, Mamadou, Boubakary, Aïssetou… « Là s’inscrit le début de ce que Wagué Cheikhna appelle la déprogrammation des prénoms soninkés à travers la stratégie de kitaabintoxonu (prénoms du livre). » Il est d’ailleurs possible aujourd’hui de ne pas tenir son prénom d’un membre de sa famille, contrairement à la tradition. Privilégier « les prénoms du Livre » est vu comme un geste de piété pour les parents.
Quand l’arabisation prend le pas sur l’islamisation
Or, ces mêmes « prénoms du Livre » sont souvent critiqués, perçus comme incorrects dans les espaces arabo-musulmans. Les prénoms y sont « corrigés » : Aminata devient « Amina » ; Fatou, Fatima ; Aïssetou devient Aïcha. La génération suivante, en accord avec cette tentative de correction, donne des prénoms arabes à leurs enfants : Fatima, Myriam, Mohamed, Abubakr, Aïcha… L’islamisation est confondue avec arabisation. Bien que l’islam soit né dans le bassin arabique, il est universel.
L’islam donne des principes et un cadre dans lequel chaque culture peut s’exprimer. Il ne demande pas de mettre sa culture de côté pour adopter une autre et ne place pas une culture au-dessus d’une autre. Il n’y a pas une culture musulmane, comme il n’y a pas de prénoms musulmans. Cet encouragement à abandonner sa culture africaine pour la culture arabe est une forme de colonisation.
Prénoms, assimilation et violence symbolique
L’islam donne des principes et un cadre dans lequel chaque culture peut s’exprimer. Il ne demande pas de mettre sa culture de côté pour adopter une autre et ne place pas une culture au-dessus d’une autre. Il n’y a pas une culture musulmane, comme il n’y a pas de prénoms musulmans. Cet encouragement à abandonner sa culture africaine pour la culture arabe est une forme de colonisation.
Le prénom est central dans la construction de l’identité. La philosophe Judith Butler fait du prénom notre acte de naissance sociale dans Le Pouvoir des mots. De même, dans l’histoire afro-américaine revêt une grande importance. La dépossession du prénom et de nom faisait partie du processus d’asservissement des corps africains déportés à partir du XVIème siècle aux Amériques. Le prénom porte une histoire, une culture, à la fois familiale et communautaire. Adopter le prénom d’une autre culture est un acte d’assimilation fort. D’où l’envie de Zemmour de baptiser Hapsatou Sy en Corinne. Cet acte devient une forme de violence quand il existe un rapport de domination entre notre culture et la culture à laquelle on s’assimile.
Le militant Malcolm X l’a souvent expliqué avec son choix de prendre le nom de X. Little, son ancien nom, était celui du propriétaire de ses ancêtres. Il avait choisi un X, faute de connaitre ses origines. Sur le continent, le lien n’est pas rompu, néanmoins un même effacement de l’héritage est en cours avec les prénoms. Les populations africaines chrétiennes portent systématiquement des prénoms européens. Les populations africaines musulmanes suivent leur exemple mais avec les prénoms arabes. Malgré le lien religieux, il y a une même relation de domination, historiquement et actuellement. Il est important de choisir un prénom, non pas en rupture avec ses racines, mais en dialogue avec son héritage. Redonner toute sa légitimité aux prénoms africains, même dans un contexte religieux, c’est affirmer que l’islam ne devrait jamais être un outil d’uniformisation. C’est aussi une manière de résister, à travers les mots, à des siècles d’effacement culturel.
Cette assimilation, comme tout acte d’assimilation ne renforce donc que les stéréotypes racistes. Il en est de même pour le colorblind des Noirs sur les métisses.
1001 prénoms, sous la direction de Thierno Mohamadou Tandia et Harouna Mangassy, Daaxan Sunka Yinbe, 2021.


