Marianne et le garçon noir est un livre profondément dérangeant. Mais dérangeant dans le bon sens du terme. Il jette sous les yeux des réalités qu’on aperçoit que de loin. Il soulève des questions jamais formulées. Il réveille cette vieille colère noire toujours prête à s’enflammer devant les horreurs du racisme. Ce livre traite de la relation entre la France et ses fils issus de l’Afrique et des Antilles, autour d’une question : Qu’est-ce que signifie être un homme noir en France, aujourd’hui ? Question difficile, dans la mesure où elle n’a jamais été posée.
Une réponse à la violence policière
Ce premier essai de la romancière Léonora Miano est révolutionnaire, en France. Les sociologues se sont déjà penchés sur le racisme en général ou sur la misogynoir. Mais ils ne se sont jamais concentrés sur le cas des garçons noirs. Les images des hommes noirs abattus dans les rues sont normalement propre aux Etats-Unis. Dans les imaginaires, en tout cas. Chaque meurtre, chaque agression crée un sursaut. Après l’affaire Théo, à savoir le contrôle policier qui tourne au viol d’un jeune homme de 22 ans, l’écrivaine camerounaise connait l’un de ces sursauts. Elle décide de s’emparer du sujet. Et si cette violence était une réelle menace qui plane au-dessus de chaque homme noir ? Seuls les hommes noirs peuvent y répondre. Pour donner la parole aux personnes concernés, elle réunit dans un livre le témoignage de plusieurs Français noirs.
Avec les propagandes comme « Touche pas à mon pote » de SOS Racisme, on a tendance à réduire le racisme à des disputes immatures. Or, le racisme tue.
« En France, les brutalités policières – assorties ou non d’injures racistes –, la surveillance constante, prennent vite des allures colonialistes, faisant du groupe minoré, des colonisés de l’intérieur. Pour les hommes la menace est constante. »
Léonora Miano, Marianne et le garçon noir, Pauvert, Paris, 2017, p. 13.
Les mots de Léonora Miano sont d’emblée incisifs et troublants. Encore plus lorsqu’elle poursuit par la traduction d’une réflexion de James Baldwin dans No Name in the Street :
« Que des hommes éprouvent l’impérieuse nécessité d’en avilir d’autres – tout simplement parce que ces derniers sont eux aussi des hommes – est une vérité que l’histoire nous interdit d’examiner. Et il est absolument certain que les hommes blancs qui ont inventé la grosse queue noire du négro, restent tourmentés par ce cauchemar et sont encore, pour la plupart d’entre eux, condamnés à tenter de s’approprier cette queue, d’une manière ou d’une autre… » Ces propos éclairent quant à la signification du geste de l’homme blanc que saisit tout d’un coup le besoin d’introduire un bâton télescopique dans le corps d’un jeune Noir, afin de contrôler son identité.
Léonora Miano, Ibid, p. 14-15.
Marianne maltraite ses enfants non-reconnus
Les contours d’une masculinité noire fugitive, mise à prix s’esquissent. Les témoignages qui suivent donnent toute leur coloration à ces affirmations. On peut lire le récit d’une balade en bus un dimanche soir qui tourne au drame. Un garçon de 13 ans et son grand-frère sont d’abord insultés par trois hommes et une femme sous les yeux des autres voyageurs, puis tout simplement tabassés. On peut également lire le récit d’une arrestation musclée d’un jeune homme qui demande à être vouvoyé par les policiers. Dans un autre registre, les déboires sentimentaux d’un homme ayant longtemps utilisé les stéréotypes négrophiles pour séduire, jusqu’à se prendre lui-même au piège.
De pages en pages, les courtes histoires, une quarantaine de pages, s’enchaînent dans un apparent désordre. Ces auteurs ont écrit, sans se consulter, sans se connaître même pour certains. Chacun raconte sa vérité. Pourtant pas de cacophonie. Il y a au contraire une profonde harmonie. L’organisation d’abord : les textes vont du plus détaillé au plus laconique, du plus formel au plus déconcertant. Nos pieds décollent du sol peu à peu. Une idée persistante ensuite : le corps noir. Tout revient constamment au corps, car c’est le fond du problème. Un corps brutal, bestial, trop masculin. Alors il faut l’apprivoiser par la force, l’émasculer presque pour qu’il reste à sa place. Sa place, ce sont les terrains sportifs et les scènes de théâtre où il met sa force au service du divertissement. Loin, bien loin de l’arène politique et journalistique où réside le vrai pouvoir. Est-ce un hasard si les ministres issus des minorités raciales sont de préférence des femmes ?
Marianne et le garçon noir dépasse très vite le stade du simple témoignage. Léonora Miano n’adopte pas la posture de l’expert blanc qui tend le micro à la personne racisée pour susciter l’émotion. L‘écrivaine a invité des experts aptes à analyser leurs propres vies, à la lumière concepts anti-racistes. Parmi les contributeurs, il y a le chanteur Elom 20ce, l’auteur-comédien Gaël Faye et l’historien Amzat Boukari-Yabara. L’un énonce un véritable programme politique autour d’une restauration de l’image de l’Afrique, notamment de ses langues. L’autre compose un texte qui rappelle les textes de rap : dans son rythme, dans sa pudeur pour dire ses blessures et sa fierté. Son analyse résume le propos de l’ensemble du livre.
L’essai de Léonora Miano est lourd, mais il parvient à donner espoir. Il ne réunit pas les témoignages de victimes brisées. Il est l’œuvre d’artistes qui ont réussi à se construire et à se définir par eux-mêmes. Ils alertent sir l’urgence qu’il y a à changer nos représentations culturelles sur le corps noir. Il en est de même pour les femmes parce que le féminisme n’a pas vraiment libéré les femmes.


