Quand on a dit que Moi, Tituba sorcière noire de Salem est un livre de Maryse Condé, on a tout dit. Aucun argument supplémentaire n’est nécessaire pour comprendre que le livre est un chef d’œuvre. En effet, cette écrivaine guadeloupéenne est un monument de la littérature française. Récemment récompensée du prix Nobel de littérature alternative, elle a une bibliographie impressionnante : pas moins d’une trentaine de romans, d’essais et de pièces de théâtre. Elle figure au rang des grandes écrivaines comme Maya Angelou et son parcours spectaculaire.
Chacun de ses textes, depuis ceux écrits à l’époque où elle n’était qu’étudiante sur les bancs de la Sorbonne, jusqu’à son décès à l’age canonique de 90 ans, sont consacrés à sa réflexion sur l’Afrique et les Antilles. Parce qu’il faut préciser que sa vie, autant que sa carrière, sont tournés vers un militantisme qui vise au développement de l’Afrique. Alors, oui, un livre écrit par Maryse Condé est un gage de qualité. Son talent et sa pensée politique sont justement pour une grande partie condensée dans Moi, Tituba sorcière…
Une vraie sorcière
Avec Tituba, Maryse Condé s’empare d’un personnage historique qui a vraiment existé pour le modeler au gré de son imagination. Sous sa plume, Tituba, est une belle jeune femme, née du viol sordide de sa mère Adena sur un bateau négrier. Elle aurait pu mener l’existence classique de toutes les jeunes esclaves sur les plantations de la Barbade, mais le sort la conduit à devenir l’élève de Man Yaya, la guérisseuse qui vit en pleine forêt. Sous son aile, elle apprend à communiquer avec les morts, mais aussi à utiliser les pouvoirs des plantes et des éléments pour guérir. Aux antipodes de la sorcière avec son chat noir qui jette des sorts, Maryse Condé réhabilite la figure de ces guérisseuses, brûlées au Moyen-Âge pour leur savoir-faire médicinal et gynécologique.
Ainsi pour son grand malheur, bien qu’elle soit vite crainte par tous en tant que sorcière, les pouvoirs de Tituba sont essentiellement inoffensifs. Elle n’échappe donc pas à la violence et aux soucis que subissent ses frères et ses sœurs de condition. Pire encore, elle est bel et bien une femme faite comme une autre ce qui est la cause de la plupart de ses tribulations. Tituba aime les hommes, plus que sa liberté même, mais s’il y a bien un don qu’elle n’a pas, c’est celui de choisir ses hommes. Plus que l’histoire d’une sorcière qui est persécutée, c’est l’histoire d’une jeune femme noire dont le désir d’amour et de paix n’est pas à sa place dans cette période de barbarie.
Une période inhumaine de l'histoire
Amours, trahison, magie noire, violence : l’histoire de Tituba est vraiment passionnante à lire et riche en rebondissements. Les descriptions sont chargées d’images inattendues et vibrantes. Tout comme les dialogues agrémentés du parlé créole, de contes et de prières païennes. Maryse Condé parvient vraiment à faire revivre cette période : le fouet qui claque sur le dos, le racisme et la haine ancrée dans les mentalités… Tout est dit, dès les premiers mots du roman. L’écrivaine met également en scène avec brio la folie des puritains qui sont certainement les véritables sorciers. Elle parvient véritablement à nous plonger dans l’univers invisible des esprits. Un monde autre qui rend la réalité plus supportable pour l’héroïne, mais aussi pour le lecteur.
Performance exceptionnelle pour un récit qui traite d’esclavage. Une histoire qu’il est difficile à raconter.



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