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La face cachée du voile

Il y a un peu plus d’un an, j’ai décidé de porter le voile. Un matin, alors que j’avais l’intention de m’attacher un turban sur la tête avant de sortir, j’ai préféré rabattre mon foulard autour de mon cou. Il ne s’agissait pas du tout d’un acte extraordinaire. Je suis une musulmane, élevée dans une famille musulmane. Je souhaitais donc porter le voile un jour, afin de respecter ce précepte de ma religion. Et ce jour était arrivé. Certes, un peu plus tôt que je l’avais prévu, mais en somme je me conformais seulement à une obligation religieuse de plus, comme celle de ne pas consommer du porc. Pourtant, je me suis très vite rendu compte de deux choses. Premièrement, cet acte personnel, presque intime, concernait en réalité tout le monde. Surtout les collègues, les quasi-inconnus. Ils voulaient savoir ou tentaient de deviner le pourquoi de ce voile « si soudain », comme s’il couvrait leurs têtes à eux. Deuxièmement, je m’étais trompée, en me voilant, j’avais accompli un acte extraordinaire. Pour certains, je suis devenue musulmane ce jour-là, pour d’autres, je me suis muée de manière miraculeuse en sainte et pour d’autres, j’incarnais tout ce que l’islam a de plus mauvais. Ce sont les deux dernières catégories qui se révèlent être les plus problématiques. À leurs yeux, tu n’es pas un individu, mais une « voilée. » À ce titre, le plus inoffensif, te demandent de manière explicite ou non de confirmer sa vision de la femme voilée. Ça va du « Elle est voilée et maquillée?! » au regard éberlué lorsque tu parles un français sans accent. Les plus nocifs, cependant, expriment une antipathie qui peut aller des œillades assassines, à l’agression en bon et du forme. Étrange réaction pour un simple bout de tissu. Oui un bout de tissu, parce que quoiqu’on en dise, le voile se résume bien à ça dans les faits. Alors s’il dérange autant aujourd’hui en France, c’est à cause de tout le sens qu’on plaque dessus.

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Quand on entend « voile » désormais, on pense islam, musulmane et par un raccourci de pensée nauséabond, soumission des femmes, extrémisme et attentat. Oui, le Coran prescrit le port du voile aux femmes : « Et dis aux croyantes de baisser également leur regard et de préserver leur sexe ; qu’elles dissimulent leurs charmes hormis ce qu’elles ne peuvent en cacher ; qu’’elles rabattent leurs voiles sur leurs poitrines afin de ne dévoiler leurs charmes qu’à leurs époux… » lit-on au verset 31 de la sourate 24. Cependant, le voile existait bien avant l’avènement de l’islam. Le premier texte connu à le mentionner est le code d’Hammurabi, en 1730 av. J.-C. Il statut non pas sur l’obligation de son port, mais sur les sanctions encourus par les femmes, célibataires ou prostituées, qui le portent. Dans l’Assyrie du IIe millénaire, le port du voile est réservé aux fonctionnaires du culte et aux femmes mariées afin de leur éviter toutes agressions. La Bible aussi mentionne le voile au chapitre 24 de la Genèse. Certaines femmes juives se couvrent les cheveux d’un voile ou d’une perruque conformément aux paroles. L’Eglise, chrétienne aussi a considéré que les croyantes devaient couvrir leurs cheveux. Saint-Paul écrit dans son 1er Épitre (apôtre aux Corynthiens, chapitre 11) : « Je veux cependant que vous sachiez que le chef de tout homme, c’est le Christ, que le chef de la femme, c’est l’homme, et que le chef du Christ, c’est Dieu. Tout homme qui prie ou qui prophétise la tête couverte, déshonore sa tête. Toute femme qui prie ou qui prophétise la tête non voilée, déshonore sa tête : elle est comme celle qui est rasée. Si une femme ne se voile pas la tête, qu’elle se coupe aussi les cheveux. Or, s’il est honteux à une femme d’avoir les cheveux coupés ou la tête rasée, qu’elle se voile. L’homme ne doit pas se couvrir la tête, parce qu’il est l’image de la gloire de Dieu, tandis que la femme est la gloire de l’homme. En effet, l’homme n’a pas été tiré de la femme, mais la femme de l’homme; et l’homme n’a pas été créé pour la femme, mais la femme pour l’homme. C’est pourquoi la femme doit, à cause des anges, avoir sur la tête un signe de sujétion. » De même Saint Tertullien, dans son traité réputé « Sur le fait de Voiler de Vierges » écrit : « Jeunes femmes, vous portez vos voiles dans les rues, donc vous devriez les porter dans l’église, vous les portez quand vous êtes parmi les étrangers, portez-les aussi parmi vos frères. » De nos jours, une loi de l’Église catholique exige toujours des femmes qu’elles couvrent leurs têtes dans l’église. Ainsi, le port du voile ne s’exprime pas que dans la communauté musulmane. Bien au contraire, il s’inscrit en réalité dans une longue tradition.

D’autant plus que le port du voile, et plus largement le couvre-chef, s’observe également dans des contextes non-religieux et n’est pas circonscrit aux femmes seules. Il est un signe de distinction. Certaines femmes arabes se couvraient déjà les cheveux avant l’avènement de l’islam. C’est pourquoi le Coran se cantonne à demander aux musulmanes de couvrir leur poitrine : « Ô Prophète, ordonne à tes épouses, à tes filles ainsi qu’aux femmes des croyants de ramener sur elles un pan de leur tunique. » (verset 33 de la sourate 59). De même, si on observe les tenues traditionnelles de bien des régions françaises, une coiffe est souvent prévu pour les cheveux des femmes. Dans son intervention sur le voile en Inde, le ghunghat, l’anthropologue Laurence Lécuyer démontre le caractère sacré revêtu par le geste de se couvrir la tête dans la plupart des sociétés. D’un côté, l’étoffe coiffée nous coupe de l’extérieur tout en créant une intimité avec soi et le monde divin. De l’autre, la partie couverte, la tête, les cheveux, deviennent précieux. La chercheuse en conclut donc que le rapport de la société au voile est significatif de son rapport au religieux. Or, on n’ignore pas que la République française s’est construite dans le rejet de la religion. 1789, c’est la prise de la Bastille, le glas de la monarchie absolu, mais aussi le début d’une insurrection contre l’Église. On pille les lieux de culte chrétien et on emprisonne les prêtres. Si les choses se calment, la religion catholique reste dans les esprits contraire aux valeurs de la République. L’industrialisation en masse, avec dans son sillage le capitalisme, achève d’associer la religion à l’ignorance. Si foi il y a désormais, s’est envers la science, le progrès et le capital. À ce titre, il nous est demandé à tous de nous soumettre aux lois du libéralisme : tout consommer, tout vendre à tout prix. Il ne s’agit plus seulement de marchandises, mais aussi des individus qui produisent du profit. L’écrivaine Nina Power écrit à ce propos qu’il y a une « obligation de faire son autopromotion et de se montrer constamment disponible pour travailler. » Le voile serait donc ressenti comme une manière de soustraire sa personne aux lois du marché ? Cacher la marchandise ?

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Probable. C’est peut-être la raison pour laquelle aujourd’hui la France rejette et nie toute accointance avec le voile. Les femmes voilées sont pointées du doigt comme des étrangères, des ennemies de l’intérieur, venues arabiser les lieux. Dans un monde qui tend à s’uniformiser, à s’occidentaliser, le voile islamique apparaît comme un signe de résistance à la République. N’oublions pas que l’une des missions que s’était donnée la République de Jules Ferry était de civiliser ces contrées sauvages… Déjà pendant la colonisation, les colons dévoilaient les Algériennes de grée ou de force. Mais l’acharnement sur la tenue des femmes en particulier souligne plutôt un désir de marquer son emprise sur les communautés. Dans un société patriarcale, les femmes sont vus comme le bien des hommes. Les posséder, s’inscrit dans la continuité de l’appropriation des terres et des richesses des colonies. Malgré un discours pseudo-feministe qui libérer les musulmanes de l’obscurantisme, c’est tout le contraire. Ainsi, le problème ne vient pas du voile en lui-même, mais cette intrusion de l’extérieur, ce regard, ces lois qui tente de réduire un individu à un voile.

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Écrivaine et Conceptrice du site.

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