Le sang de ma mère : Chapitre 9

Le sang de ma mère : Chapitre 9

Maman suivit la voiture de son pas immobile et distrait, effleurant à peine le sol. La brise timide du  vent remuait sa longue robe et son foulard écarlate. Je pouvais l’entendre fredonner depuis mon siège, même si elle s’éloignait de plus en plus. Maman n’était déjà plus qu’une forme rouge imprécise, lorsque la voiture tourna. Soudain, il ne me restait plus rien de ma mère. Juste le souvenir de ses mains dans mes cheveux, leur odeur de karité et d’encens, et les mélodies fredonnées pendant qu’elle me tressait. Comment décrire la séparation avec Maman ? Il n’existe pas de mot assez fort pour décrire cet éclatement de l’être. Je ne trouvai jamais vraiment les mots. Le seul événement comparable est le jour où je me cassai le bras quelques années plus tard. Un choc brutal et sec de l’os. Une déchirure intolérable de l’esprit que seul la chair prévient de l’effondrement complet du corps. Les sens s’éparpillent en phalènes autour de la blessure. La blessure palpite, dévore tout entière, tant elle crie de douleur. Il reste seulement cette douleur, chaude et battante. Une douleur, où la douleur même est douleur. Par quel miracle j’y survécus ? Je l’ignore. Maman implora certainement encore le ciel pour moi.

À l’aéroport, mon corps ne contenait déjà plus aucune larme à déverser à mon grand étonnement. Pire encore, je sentais ma blessure si à vif déjà s’apaiser assez pour y passer doucement le doigt. Je pensai ne jamais cesser de pleurer jusqu’au retour de Maman. Mais trois jours suffirent à me calmer. Une idée douce, rassurante m’enveloppait de plus en plus : Maman m’a promis de vite nous rejoindre. Nous étions certes séparées, mais par pour longtemps. Mon ventre gargouillait de nouveau, je cherchais des distractions du regard. J’aurai même pu renoncer à ma mine renfrognée, mais je m’y été cramponné trop longtemps pour l’abandonner sans dégout, comme un mouchoir mouillé serré dans la main. Je suivais donc d’un pas lent de supplicié mon père et sa femme. Papa tournait légèrement sa tête de temps à autre pour me crier « Dépêche-toi Maï ! » J’essayai alors de presser le pas, sans jamais réussir à les rattraper. Peut-être essayaient-ils de me fuir en réalité ?

Depuis notre départ, je n’avais presque pas vu le visage de mon père et de Matouné. Le chagrin est égoïste. Il transforme le monde en un désert, où les gens semblent des grains de sable à fouler du pied. Mon père tenta à plusieurs reprises de me consoler. Il essaya maladroitement de me prendre dans ses bras, lors de notre premier arrêt. Je repoussai par instinct ces mains importunes et quasi-étrangères. Il me proposa ensuite des sucreries, également en vain. Devant mon indifférence, il oscillait entre des éclats de colère où il menaçait de m’abandonner sur le bord de la route et des promesses où son souffle se chargeait d’une odeur de miel. « Quand elle sera fatiguée de pleurer, elle s’arrêtera » conclut-il finalement lors de notre arrivée à Banjul. Tout le monde s’accommoda donc de mes sanglots et de mes reniflements, jusqu’à ne plus les entendre. Cette indifférence me convint. Je pus pleurer à mon aise et bouder dans mon coin. Mais à présent, je ressentais leur indifférence comme une insulte. Ils se pressaient, se ruaient vers l’avion, insensibles à mon malheur. Ils riaient de moi, m’injuriaient par les claquements précipités de leurs chaussures sur le sol ciré du hall. Je les détestais. Je la détestais elle, si heureuse. Si heureuse de partir à la place de Maman. Elle avançait si vite, qu’à chacun de ses pas, je voyais la naissance de son mollet dépasser de son pagne.

« Allez Maï, viens ici ! » gronda Papa. Je les rejoignis au poste de contrôle. Un homme, dont le ventre débordé de sa chemise bleu pale, examiné nos passeports avec soin. Il plissait les yeux jusqu’à les enfouir dans les plis de son visage joufflu. Il approcha ensuite sa tête de celle de Matouné Radja, et déclara avec la lenteur de celui qui mastique ses mots :

—Vous ne ressemblez pas du tout à la photo.

—Elle a été prise il y a longtemps, lança avec une fausse gaieté mon père.

Il ne détourna pas son regard de Matouné Radja. Imperturbable, il reprit :

—Et vous n’avez pas 24 ans. Vous êtes beaucoup plus jeune.

Le gros monsieur plissa encore ses yeux jusqu’à les faire disparaître. Papa mit son bras sur l’épaule de Matouné Radja. Il répondit :

—Elle fait jeune, c’est tout. Et puis à l’époque de cette photo, elle était plus grosse.

—Mais elle ne sait pas parler ? s’agaça le Monsieur. Sans attendre de réponse, il appela un collègue.

—Regarde ça, Dramé.

Un homme à moustaches dans une chemise d’un même bleu pale s’approcha. À sa démarche et sa figure, on devinait qu’il avait conscience de son allure élégante. Il se saisit du passeport. Ce dernier effectua le même va-et-vient entre la photo et Matouné Radja. Sa figura s’illumina d’un petit sourire méprisant :

—Vous, vous êtes Halimata Sakho ?

Je tressaillis à ses mots. Soudain cette scène se jouant devant moi prit tout son sens. Elle se faisait passer pour Maman. Pourquoi ? Comment Maman rentrerait ? Je cherchais furieusement une solution, lorsque l’employé à gros ventre ajouta :

—Et elle, c’est votre fille !?

Matouné Radja et Papa me dévisagèrent avec angoisse comme s’ils venaient de découvrir ma présence. D’un coup, ils devinrent si petit, qu’ils auraient pu tenir dans le creux de ma main. Je les y sentais trembler. L’employé à moustache ajouta, un sourire victorieux aux lèvres :

—Elle vous ressemble pas du tout, ni à l’un ni à l’autre.

—Mais pourtant, je vous assure que c’est bien notre fille, bégaya Papa sans aucun aplomb.

Le Monsieur aux moustaches plongea son regard dans le mien, et me demanda : 

—Dis-moi petite, c’est ta mère ?

Le sol se déroba sous mes pieds. Tout mon corps flagellait, tant mon coeur se mit à battre avec férocité. Il battait dans mes tempes. Il battait dans mon ventre, dans ma gorge. Que répondre ? Si je disais oui, Matouné Radja irait en France à la place de Maman. Mais si je disais non, qu’adviendra-t-il ? Que répondre ? Le bruit des battements de mon coeur m’empêchait de réfléchir. Que répondre ?

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Écrivaine et Conceptrice du site.

Amy

Écrivaine et Conceptrice de La Femme en Papier

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