Chapitre 26 : Le sang de ma mère

Chapitre 26 : Le sang de ma mère

Papa disait vrai. En épousant Fatou Doucouré, Patouné Radji obtint sans aucune difficulté ses papiers. En réalité, elle disposait déjà la nationalité française. Son frère, qui vivait en France, l’avait reconnu comme sa fille. Sa famille préféraient omettre ce détail afin d’éloigner les prétendants intéressés.

En Gambie, je n’ai pas rencontré dans les villages un seul jeune homme qui ne bouillonne pas d’impatience à l’idée de partir. Papa a toujours appelait ça la fièvre du départ. Certains jours, elle rend enjoué et pleins d’espoirs, tant nos rêves nous apparaissent à porter de main. D’autres jours, elle nous rend maussade et fainéant parce que nos rêves ne sont au final que des rêves qui ne dépassent pas la chambre à coucher. Les champs à perte de vue, la grande maison et les routes désertes deviennent une tombe à ciel ouvert, où l’on se sent déjà dépérir.

Mon père a connu ce mal lui aussi. Quand il était petit, l’agriculture et l’élevage ne suffisaient déjà plus pour vivre. Tout le monde devait faire preuve d’ingéniosité pour parvenir à compléter ses revenus. Ses oncles faisaient des allers-retours entre la Côte d’Ivoire et Kulary pour vendre du kola et des bananes plantains. Mais Papa se persuada que la vrai solution se trouvait en Europe. Il fit comme il vit tant d’autres le faire avant lui : il partit pour la France. Après lui, les hommes suivirent de plus en plus ses pas. Ils s’imaginaient qu’entre la richesse et eux, la liberté de posséder tout ce qu’ils convoitaient, de faire tout ce qu’ils désiraient et le calme morne et monotone des champs, il n’y avait qu’un océan à enjamber. Une étendue de terre bleu et salée qui les séparaient des Etats-Unis pour les plus téméraires, et de l’Europe pour les autres. Cette certitude en rendait plus d’un intrépide, cependant, elle poussait aussi ceux qui craignaient de ne jamais s’engager dans cette course aux richesses, à tout oser, même le pire. Ceux-là, mon père les insultait d’imbécile et d’idiot. On ne pouvait pas tous prendre la route. Il fallait bien que certain reste. Ils se devaient d’accepter que leur vie et leur mort se logerait juste-là, entre deux moissons d’arachides et de maïs.

En réalité, je pense que cette ardeur les rongeait tous un peu, homme et femme. Éperdus du désir de se sentir vivre, parce que c’est bien ce que nous leur faisions croire, nous, lorsque nous retournions en Afrique. Que la vie, la vraie, elle se jouait là-bas, à 7 heures de vol en avion. Alors, évidemment, personne ne souhaitait plus être du nombre de ceux qui restent labourer la terre. Non, ils rêvaient tous d’être de ceux qui rentrent les poches débordantes de billets et mettent leur famille à l’abri du besoin. La seule différence entre ceux que mon père traitait d’idiots et les autres, c’est qu’il y avait ceux qui savaient que rien ne les empêcherait de partir et ceux qui savaient que tout conspirait à les maintenir à leur place. Patouné Radji appartenait au premier groupe. Il ne parlait pas souvent du départ, et lorsque ça lui arrivait, un enthousiasme démesuré ne l’envahissait pas. Au contraire, ses déconvenues lors de son séjour chez nous, tempérèrent ses prétentions. Les rêveries et la joie cédèrent la place à des remarques désabusées et cyniques sur la vie d’immigrés. Sa belle-famille l’accueillit donc à bras ouverts.

Mon oncle revint en France, un peu plus d’un mois avant notre départ, à mes parents et à moi, pour l’Afrique. Patouné, désormais marié, vivait avec son épouse, sous le toit de son beau-frère. Nous lui rendîmes visite, dans les jours suivants son retour. Maman me prépara comme s’il s’agissait d’un jour de fête. Elle me fit des tresses fines en zébrures sur le crâne, malgré mes protestations. Ce type de coiffure me demandait de rester assise, immobile pendant des heures, la nuque tordu de gauche à droite. Certes, Maman avait la main assez rapide et souple, pour ne pas me tirer les cheveux, mais la sensation de l’ignoble pommade dax dégoulinant de ma tête au bas de mon dos, m’irritait. Ma seule consolation fut les perles multicolores que ma mère enroula au bout de chacune de mes tresses. Maman se fit elle-même refaire ses tresses. Le jour de notre visite, elle me mit ma robe patineuse au style victorien et porta pour sa part son bassa violet. Je me débattais toujours avec un sentiment de honte, quand Maman arborait dans les rues une tenue africaine aussi voyante. Plus, il y avait de monde autour nous, et avec des œillades de curieux, plus son bassa m’apparaissait trop violet, trop long et trop large. La trajet fut lui aussi long.

Patouné habitait aux Mureaux, dans un quartier où les grands immeubles se ressemblaient tous et se chevauchaient les uns les autres. Je me souviens, d’enfants qui prenaient d’assaut les rues et les trottoirs comme terrain de jeu, du soninké parlé par tous et puis l’immense appartement. Ils nous accueillirent sans empressement : déjà bon nombre d’invités occupait les lieux. Sans prêter en rien l’oreille à la musique trop forte crachée par la radio, les uns discutait et les autres mangeait, dans un brouhaha général. Je fus vite entraînée par les enfants dehors pour jouer. Le peu de temps que j’aperçu le couple formé par Patouné et Fatou, je ressentis leur gêne mutuelle. Ils observaient constamment une distance entre eux, et si leurs regards se croisaient par malheur, ils riaient jaune. Ils semblaient être des inconnus contraint de se parler. Je ne retins rien d’autre de cette visite. Mon principal souci, dès notre arrivée, fut d’éviter Patouné Radji. Il m’appela plusieurs fois à lui, et je trouvais un prétexte pour le fuir. J’avais si honte. Maman, lui avait-elle dit ? Je craignais d’affronter sa colère.

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Écrivaine et Conceptrice du site 

Amy

Écrivaine et Conceptrice de La Femme en Papier

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