Chapitre 25 : Le sang de ma mère

Chapitre 25 : Le sang de ma mère

Ils étaient deux hommes et une femme. Trois uniformes bleu-nuit de colosse. Trois matraques et paires d’yeux luisants qui dévoraient la pièce à la recherche d’autres proies. Ils encerclaient Papa et Maman, qui eux-mêmes entouraient Patouné Radji. Ils se rapprochaient de plus en plus d’eux pour broyer leurs corps. Ils s’avançaient encore et encore dans leurs grosses bottes en caoutchouc. Au départ les trois colosses bleu-nuit braillaient, braillaient des choses incompréhensibles. Leurs cris ne portaient aucune émotion, leurs cries ne disaient ni douleur, ni peur, ni surprise : ils n’étaient que grondements. Je n’entendais que les sanglots de Maman, qui se mêlaient à ceux, moins francs, de Patouné. La voix de Papa aussi devenait chevrotante. « C’est chez nous ! C’est notre enfant ! » Se lamentaient mes parents en agitant leurs bras. L’un des colosses, attrapa alors le bras de Papa, et plaqua son buste contre le buffet. D’une main, il appuyait férocement sur la tête de mon père, comme pour le faire entrer dans le meuble. Le corps de Papa se mit à tressauter comme un insecte pris au piège. J’eus honte de ses gémissements impuissants, de l’humiliation dans son regard et de ce bras se débattant. J’eus tellement honte d’être sa fille. La morsure de l’affront me frappa jusque dans ma chair. J’aurai voulu faire disparaître mon père. Maman laissa échapper une plainte rauque, et s’écarta de mon oncle en rabattant son foulard sur ses yeux. Ils se saisirent tout de suite de Patouné. Il ne protesta pas. Tête basse, pieds nus, ils l’emportèrent avec eux. Lorsqu’ils reviennent, dans mes cauchemars, c’est pour me saisir à mon tour. Ils veulent me traîner au sol par les cheveux. Ils paraissent alors si monstrueux qu’ils envahissent toute la pièce. Je ne me souviens plus de leurs visages. Lorsqu’ils hantent mon sommeil, ils n’ont pas de visages. Parfois des têtes de serpents ou de rapaces, mais le plus souvent, ils n’ont pas de visages. Ils n’ont que des yeux prêts à m’engloutir. Des yeux qui n’ont plus rien d’humain. Je veux m’enfuir, mais je sens mes jambes figeaient, comme ce soir-là.

Maman se leva la première. Je ne la remarquai pas tout de suite. La table basse se releva, et avec elle une foule de babioles et d’objets. Des magazines, des boules à neige, des lettres, des sculptures en fleurs, des vases en fausse porcelaine et la télécommande jonchaient pêle-mêle le sol. Les portes du buffet se refermèrent. « Vas te coucher Maï » soupira Maman. Je l’aperçus enfin. Les pleurs avaient défait son visage. Ses grands yeux ne formaient plus qu’une fente noire et ses lèvres tremblotaient. J’obéis sans ronchonner. Papa aussi se redressa à ce moment-là. Après que le policier ait relâché son emprise, Papa garda la même position. Il haletait, et son corps se secouait. Malgré ses yeux, rougis, saturés de larmes, pas une ne coula. Seul un épais filet de salive rougeâtre s’échappait de sa bouche entrouverte. Je m’obstinais à le dévisager, en dépit de la répulsion que m’inspirait sa détresse. Quand il se leva enfin, son dos, toujours légèrement vouté à force d’éviter de prendre trop de place, s’arrondissait davantage. Ce fut tout.

À cette époque, ma connaissance sur les causes de cette intervention policière ne dépassa pas le seuil de cette nuit. Les jours suivants, mes parents n’évoquèrent pas Patouné Radji. Si des proches de la famille demandaient de ses nouvelles, Maman baissait le son de sa voix, et disait : « Il s’est fait attraper. » Des regards peinés de connivences s’échangeaient et le sujet en restait à ces quelques mots. Je devinais que mes parents éprouvaient énormément de honte de la venue de la police chez nous. À chaque fois que je me risquais à demander à ma mère si les policiers reviendraient (espérant secrètement qu’ils nous ramèneraient mon oncle), elle s’énervait tant que je finis par cesser à mon tour d’évoquer Patouné. En outre, je ne pouvais plus penser à lui, sans mêler à son souvenir, tout l’effroi provoquait par son arrestation. Je préférais oublier. Son nom ne réapparut chez nous que quelques mois plus tard. Alors que j’accompagnais ma mère dans une cabine téléphonique, Maman me tendit le combiné. « Allô » Je balbutia, pétrifiée de la familiarité de la voix : « A..Allô… » Il rit de mon trouble : « Ma petite Maï ! Alors tu m’as déjà oublié ? » Je ne sais si c’était la stupeur de l’entendre de nouveau, si fidèle à lui-même, et pourtant si lointain, ou sa question qui me remplit de culpabilité, parce que oui, le retour à la normal, à un calme qui précédait même sa venue chez nous, ensevelit profondément Patouné Radji dans mon esprit… Je ne sais, mais je fondis en larmes.

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Écrivaine et Conceptrice du site.

Amy

Écrivaine et Conceptrice de La Femme en Papier

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