Chroniques

Le sang de ma mère : Chapitre 23

« Qu’ai-je fait ? Qu’ai-je fait ? » Songeait Maman dans son coin. Elle toisait mon oncle. Elle toisait mon père. Tour à tour, elle les détaillait à la recherche d’une réponse. « Qu’ai-je fait ? Comment ai-je pu tomber si bas ? » La faute incombait à ces belles dents, à ce sourire enjôleur et ce regard… Ce regard si tendre. Il imprégnait tout chez lui. Il n’était que tendresse. La manière dont il lui parlait, dont il l’écoutait avec une extrême attention et surtout sa profonde révérence à chaque fois que son corps le frôlait. Elle se sentie aimée, d’une façon qui donnait tout son sens au mot aimer. Elle s’imagina retrouver chez ce garçon affectueux, son époux d’avant. Son époux d’avant le mariage, d’avant la France et d’avant ma naissance. Celui qui se montrait encore doux et aimant. Bien sûr, depuis toujours, elle connaissait sa tendance à l’impatience et à l’agressivité -qui s’accentuèrent après qu’elle soit devenue sa femme, mais qu’est-ce qu’étaient ces petits riens à côté de toutes ses qualités ? Maman, parce qu’elle a toujours été irréprochable, une fille que ses parents n’eurent pas une fois à taper, une ménagère impeccable, ne doutait pas de sa capacité à adoucir son mari. Mais tout bascula, vite, trop vite, avec cet accouchement atroce.

Je l’ai déjà dit. Tout a commencé le jour où je suis née. « Le pire et le meilleur jour de ma vie », me confiait souvent ma mère. Après ce drame, elle perdit toute son emprise sur Papa. Il ne décolérait jamais tout à fait. Ma naissance blessa bien plus mon père, que ma mère. Je balayais donc d’un revers de main ses rêves et ses projets, lui laissant pour toute consolation, ma seule personne. Mon père ne pouvait pas, ne voulait pas se perdre en moi comme Maman. Il enviait et méprisait tout à la fois ma relation avec ma mère. Nous étions des faibles d’esprit, inconscientes du sacrifice auxquelles nous consentions sans regrets. Papa se comportait comme un animal blessé, de ce fait, il croyait pouvoir blesser. Il ne s’en privait pas, en particulier avec Maman. Impuissante, elle assistait au délitement progressif de son couple. Elle l’aimait encore, et lui aussi. Elle n’en douta jamais. Dans leurs beaux jours, et j’ai le souvenir de nombreux beaux jours, je me gonflais de fierté en voyant mes parents se comportaient comme les couples à la télévision. Cependant, une colère muette et une rancœur, nourris quotidiennement par de petites vexations, des remarques perfides et des promesses avortées, s’immiscèrent de plus en plus entre eux. Maman dévisageait Papa. L’œuvre du temps ne flétrissait pas encore ses traits. Il restait fidèle à lui-même. Cependant, ses pommettes hautes et ses lèvres charnues ne lui inspiraient plus de tendresse. Un peu de salive s’accumulait aux commissures aux lèvres de Papa dans son énervement.

Oui, c’était sa faute à lui. À mon père, à mon oncle. Tous les deux l’avaient mené à sa perte. Ils promirent, et elle leur accorda sa confiance. C’était elle, c’était elle l’idiote. Avec Patouné Radji, elle oublia tout, jusqu’à elle-même. Mais à présent, elle revenait à elle. Il se marierait, avec cette petite, ou une autre. Il finira forcément par en épouser une. À quoi bon faire semblant de résister ? À quoi bon repousser l’échéance plus longtemps ? Que pouvaient-ils espérer d’autres ? Divorcer et recommencer ensemble une vie ? Il n’évoqua jamais cette possibilité. Le peu qu’elle lui donnait, lui suffisait. Maman se méprisa de sa naïveté. Qu’avait-elle à offrir en réalité ? La certitude d’être maudit et rejeter par l’ensemble de leurs deux familles, une union sans espoir d’avoir d’enfant et bien sûr, la fille de son frère à élever. La coutume veut que les hommes épousent les veuves de leurs frères. Peut-être espérait-il secrètement le décès de son frère ? Elle le haïssait. Oui, un peu plus, à chaque œillade satisfaite qu’il lui lançait à la recherche de son soutien, elle le haïssait un peu plus. Il l’avait entraîné dans ses délires de gamin. Maintenant, il ne lui restait rien d’autre que sa culpabilité. Personne ne savait, mais Dieu lui savait. Il ne dort pas, et Il la châtiera. Elle, seulement elle, parce que les hommes s’en sortent toujours. Il trouve toujours une femme pour leur pardonner leurs fautes passées et à venir. Mais elle ? Qui pardonnerait la pécheresse qu’elle était ? Quelle honte ! Quel désastre ! Comment, elle, Halimata Oumou, avait-elle pu finir ainsi ? Elle ne pourrait plus jamais tourner sa tête vers Dieu, et tout ça pour rien.

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