Le sang de ma mère : Chapitre 22

Le sang de ma mère : Chapitre 22

Souvent, quand je ferme les yeux et me retrouve face à Maman telle que son image reste imprimée en moi, grande et impressionnante dans ses pagnes bien arrangés et son front fièrement ceint de son foulard ocre, je me dis que je me trompe. Peut-être que, comme à mon habitude, je me laisse emporter par mes fantasmes romanesques. Est-ce vraiment possible ? Maman, si absorbée lorsqu’elle égrène son chapelet, qui trompait son mari ? Est-ce vraiment possible ? Elle, si pudique, dans les bras de Patouné Radji ? Peut-être ai-je tout inventé, pour mettre un peu de joie et d’amour dans cette histoire. Peut-être ai-je besoin de me convaincre que dans cette vie amère, Maman a connu quelque douce consolation. Je m’obstine à chercher de la beauté, du merveilleux dans toutes choses : dans chaque visage rencontré, dans chaque paysage traversé et dans tout récit. Là où la plupart des gens n’aperçoive rien d’intéressant, moi, je reste des heures absorbées par la scène. Tant de fois, derrière la fenêtre de ma chambre, je me suis perdue dans la contemplation de ma rue plongée dans la nuit citadine. Les silhouettes hésitantes que les grands immeubles esquissaient dans le ciel transparent et patibulaire me fascinaient. Me fascinait aussi, la lumière crue, d’une fenêtre ou d’un lampadaire, s’échappant ci et là de l’obscurité. La silhouette furtive qui traversait parfois ces carrés de lumière me fascinait tout autant. Si on m’avait demandé ce que j’épiais ainsi dans cette banale rue, j’aurai répondu : « Les contours de la nuit, quoi d’autre ? »

Mes parents se connaissaient depuis assez longtemps pour vivre l’un prés de l’autre dans une harmonie parfaite. Papa n’entrait dans la cuisine que pour récupérer la poubelle en sortant. Lorsqu’il rentrait du boulot, sans qu’un mot soit prononcé, son repas lui été servi dans son bol en fonte, à la seconde où il s’asseyait. Papa déchiffrait le courrier que ma mère ne songeait jamais à récupérer. Les factures ne s’adressaient pas à Maman. Rien n’échappait chez eux à ce partage coutumier : Papa assit sur son fauteuil club en cuir sous la fenêtre, et Maman et moi assises de notre côté sur le fauteuil. Maman savait quand elle pouvait discuter gaiement, crier ou si elle devait se taire. Papa savait tout aussi bien parler avec douceur et rudesse. Du reste, ils respectaient trop profondément ces règles indicibles, pour ne pas s’y plier. Je n’avais pas le sentiment que mon père commandait et ma mère servait. À certains moments, ma mère savait tout et dirigeait tout, et à d’autres moments, c’était mon père qui nous tenait fermement entre ses mains. J’assistais au passage constant de l’autorité de l’un à l’autre. Je voyais à tour de rôle le jour s’incliner devant la nuit, et la nuit s’incliner devant le jour. Cet enchevêtrement inextricable, parce qu’il obéissait à un ordre précis, me rassurait. Je me sentais vaciller, quand Papa le bouleversait par des critiques et des remarques aigres. « Tu passes plus de temps à t’occuper de la maison de Madame Nesraki que de ta propre maison » maugréait-il devant un plat froid, ou une chemise pas encore lavée. Il interrompait sèchement une conversation, en l’accusant de ne pas vouloir d’autres enfants. Papa déversait sa colère avec le plus d’acharnement, les jours suivants une énième consultation infructueuse d’une guérisseuse, venue soigner la stérilité de ma mère. S’il arrivait à Maman de perdre patience et de s’enliser dans de longues disputes avec Papa, le plus souvent, elle gardait le silence. Elle tenait certainement plus que moi à cet équilibre. Je ne l’imagine pas auprès d’un autre homme. Mon père aussi, malgré son second mariage, me semble n’être le mari que d’une seule femme. Ils sont condamnés à être liés l’un à l’autre .

Mais alors je revois Maman durant cet été interminable. Le mois entier se confond en une seule journée. Le ciel est une huile bouillante au fond d’une marmite où l’on frit. Les rideaux sont tirés, les palmes du ventilateur tournent à fond. On étouffe dans l’appartement. Je reste allongée sur le fauteuil, la robe remontée jusqu’aux aisselles pour rafraîchir mon corps. Maman ne me réprimande pas. Elle regarde le sol et agite son éventail dans un mouvement saccadé et brusque. Malgré ses efforts pour conserver une expression impassible, elle a tout de même l’air aussi énervé que Papa et Patouné Radji. Eux s’excitent sans aucune retenue. En silence, je sens que Maman participe à la dispute.

Les cris et les insultes éclataient souvent entre Patouné et mon père, provoqué par la moindre contradiction. Maman accourrait alors pour calmer les esprits. Selon le sujet, et le degré d’énervement de chacun, elle grondait l’un et calmait l’autre. Elle savourait cette position. Elle régnait sur les deux hommes qui, dans leur bras de fer, recherchaient un juge pour les départager. Cependant, ces longues journées en ébullition, Maman n’intervint pas. Papa scindait l’air de « Bâtard, bâtard, bâtard » et elle se repliait en elle-même pour éviter de se briser en deux.

Quand je la revois ainsi, je ne doute plus, qu’elle est eu une aventure avec Patouné Radji.

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Amy

Écrivaine et Conceptrice de La Femme en Papier

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