Le sang de ma mère : Chapitre 20

Le sang de ma mère : Chapitre 20

—Quand j’aurai des papiers, tu verras comme je serais riche, me répétait souvent Patouné Radji. Je ne comprenais pas pourquoi il n’avait pas de papier. Je ne comprenais pas pourquoi il ne pouvait pas en avoir. Je ne comprenais pas ce que c’était que ces papiers tant désirés. Je savais que ça n’avait rien avoir avec ce que je coloriais à grands coups de feutres. En oubliant mon jeune âge, mon oncle me décrivait un avenir radieux, pour lui. Et pour nous pensais-je, Maman et moi. Il ne squatterait plus mon lit superposé. Il dormirait dans un bel appartement, dans un bel immeuble tout neuf et propre. Il conduirait aussi une belle voiture, pour se rendre au travail. Un vrai travail. Pas un travail, où on ne veut pas te voir parce que personne veut voir ceux qui récurent les chiottes et les rues. Pas un travail, où toi-même, tu ne veux pas qu’on te voie parce que tu ne veux pas voir du mépris ou de la pitié dans l’œil de ceux qui te regardent. Non, un travail où tu t’assoies derrière un bureau. Tu m’apprends à parler français, hein, Maï ? Je roucoulais de plaisir et je lui jurais même de lui apprendre à lire quand j’aurai appris. Les tableaux traçaient par mon oncle m’exaltaient. Ils conservaient le vague et l’absence d’épaisseur des flots de paroles. C’était un vrai flou lumineux. Mais je faisais tout à fait mien sa joie et ses rêves. Je l’épuisais alors de questions. Et tu m’emmèneras dans ta voiture ? Et elle pourra être rouge ? Et je pourrai avoir des jouets ? Et, et… Il répondait toujours oui. Des oui francs et sincères.

Ce qu’il ne me disait pas, mais qui le motivait encore plus que tout le reste, c’était le sentiment de sécurité qui accompagnait la possession des papiers. Depuis sa dernière arrestation, Patouné sortait beaucoup moins. Il ne se risquait pas au-delà du périmètre autour de la maison et de son travail. Il ne promettait plus de m’emmener à Disneyland ou à La Cité des Sciences. Il voyait le danger tapi dans chaque ombre. Il ne fallait pas se méfier seulement des gens en uniformes et des sirènes, mais aussi des visages souriants et des regards qui épient. Et si un policier en civil se cachait derrière ? Je ne crois pas tant qu’il craignait d’être renvoyé en Gambie. S’il était parti une fois, il pourrait forcément revenir. C’est l’entre-deux qui le terrorisait. Le moment où le temps se suspendait aux barreaux de la cellule. Cet instant, où il n’était plus maître de rien, dépossédé de son corps. Peut-être parce que je percevais ses regards apeurés et son cœur battant dans ma paume, lorsque nous nous baladions dans les rues riantes du quartier, je souhaitais qu’il ait vite ces papiers. En même temps, dans un coin de ma tête, je craignais que Patouné ait ses papiers. Je souhaitais qu’il reste pour toujours dans le lit sous le mien. Avoir ses papiers signifiait se marier, avoir des enfants. « Marié », « enfant », « appartement » : tous ces mots-perles s’alignaient devant moi, reliés par le fil des histoires de Patouné Radji.

Avant de vivre dans cet appartement que j’avais toujours connu, nous vivions dans un squat. Je n’en garde aucun souvenir. C’est pourtant là-bas, m’a-t-on dit, que je fis mes premiers pas. Plus exactement sur le palier, où Maman me laissait jouer avec les autres enfants de l’immeuble, parce que notre chambre de bonne était si encombrée, que nous y rentrions seulement pour y dormir. J’imagine sans difficulté, nos valises jamais défaites sous l’évier noyé sous les ustensiles de cuisine, le frigo au pied du lit de mes parents, juste à côté de mon berceau. Maman qui nettoie, range, trie et jette inlassablement, mais ne parvient pas à ôter à la pièce cet aspect poisseux et misérable. Des tâches de graisse orangées qui apparaissent de part en part. Aux endroits où elles auréolent le papier peint, ce dernier suinte et se décolle. Les meubles défraîchis se fanent aussi vite que des fleurs. Dans ce paysage lugubre, où tout semble se mourir, seuls les cafards se débattent avec énergie. Ils sont chez eux et en vérité, ce sont nous qui envahissions leur domicile. L’immeuble était menacé de destruction, mais des trentaines de familles comme la mienne s’obstinaient à y vivre. Parce qu’ils n’ont nul part d’autre où aller. Parce qu’ils n’ont pas le choix. Parce que c’était mieux que de dormir dans le salon d’un cousin plus ou moins proche. Ma naissance signifia la fin de ce calvaire. Patouné Radji m’expliqua que mes parents obtinrent finalement un appartement. Papa avait obtenu la nationalité française et Maman une carte de séjour.

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Amy

Écrivaine et Conceptrice de La Femme en Papier

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