Le sang de ma mère : Chapitre 19

Le sang de ma mère : Chapitre 19

Ce lever du jour avait un visage banal. Beaucoup trop maigre. Les joues anguleuses, les yeux ternis par l’application à être jolie. Entre les longs rideaux brodés de grosses fleurs en laine orange et la profusion de plantes en plastiques autour d’elle, la jeune fille aurait pu passer inaperçu tant elle était insignifiante, presque transparente, si elle n’avait pas été attifée de la sorte. Une débauche de rouge, de jaune, de vert, de mauve. Une longue robe, un bordé, qui formait un long rectangle aux imprimés cubiques d’où n’émergeait que deux frêles avant-bras et une tête trop lourde pour ce corps. Sa mère avait certainement choisi à dessein une telle robe pour dissimuler la maigreur de sa fille sur la photo. Malheureusement, cette tenue produisit l’effet inverse. Le col de la robe baillait dangereusement sur l’épaule, découvrant une poitrine osseuse, probablement plate. Le corps semblait prêt à s’effondrait sous le poids des lourdes boucles d’oreilles et de la robe. Elle ressemblait à une petite fille déguisait en femme. C’est la réponse que fit Patouné Radji à Papa quand il lui tendit la photo.
« Attends, regarde les autres », insista Papa en lui tapotant les trois autres photos du bout des doigts. La deuxième photo ne se différenciait de la seconde que parce que la fille esquissait un léger sourire et se tenait moins droite. J’entendais sans effort, la voix de la mère lui ordonner de se tenir bien droit, mais sans se guinder. Un arbre souple et robuste. J’avais déjà assisté tant de fois à ce genre de séance photos interminables, chez des amis et des proches. Maman me soufflait alors pleine d’enthousiasme, qu’elle était impatiente que je sois moi aussi en âge de trouver un mari. Sur les photos suivantes, la jeune fille posait avec ses petites sœurs. Sur l’une d’elles, les filles étaient toutes accroupies en cercle, comme pour nous prouver qu’elles savaient bouger.
Ça n’était pas la première fois que ce type de scène se jouait devant moi. Les rôles restaient invariablement les mêmes. Papa apportait des photos, plein d’enthousiasme. Patouné se moquait de la fille en photos. Il y en eu beaucoup. Celle qui avait une dent en or, celle avec un trop long cou ou celle qui nous dévisageait méchamment. J’en trouvais jolies, d’autres non. Sans un coup d’œil sur les photos, Maman expliquait immanquablement à Patouné qu’il ne fallait pas rire avec le mariage. Elle finissait tout de même par sourire aux remarques impertinentes de son beau-frère. Mais ça, c’était avant, qu’ils ne commencent à se retrouver en cachette chez Madame Nesraki. Depuis que Papa, avec une profonde satisfaction, avait déposé les photos sur les genoux de mon oncle, Maman tourna toute son attention vers la télévision où je regardais un dessin-animé.
Patouné Radji haussa les sourcils. Il pinça ses lèvres un brin anxieux et lança à Maman :
« Je suis un trop beau garçon pour elle, hein ? »
Du bout des lèvres, sans le regarder, elle murmura :
« Le mariage, ce n’est pas une question de beauté. »
« Exactement, enchaîna Papa. Elle est un peu maigre, mais ce n’est pas grave. C’est encore une enfant. Là, elle a douze, treize ans. Mais dans deux, trois ans, elle aura pris un peu de poids. Et puis, à part ça elle est quand même jolie. Elle est plutôt claire… »
« On verra ça quand elle aura grandi alors. » S’impatienta Patouné. Il observait la mine sombre de Maman, à la recherche d’un signe qui trahirait ses pensées. Papa continua tout de même à vanter les avantages d’une telle union. Elle faisait parti de la famille. Les Doucouré, leurs cousins du côté de leur mère. Et puis, ses frères habitaient déjà-là en France. Du coup, ce sera plus facile de la faire venir ici. Mon père insista beaucoup sur cette idée. C’est d’ailleurs tout ce qui l’intéressait.
Nous nous engagions dans les dernières semaines de juin. La chaleur commençait déjà à rendre les appartements étouffants. Mon père revint sur la fameuse fille sur la photo, Fatou Doucouré, avec la même persistance qu’avaient les moustiques à me dévorer. Tout mon corps me démangeait. Ces vilaines bestioles prenaient un plaisir vicieux à me piquer à des zones étroites et dures comme l’intérieur de l’oreille. Cependant, l’origine de mon inconfort de l’époque venait en particulier des tensions grandissantes entre mes parents et mon oncle. Patouné Radji devait épouser cette Doucouré. Tous le savaient.

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Amy

Écrivaine et Conceptrice de La Femme en Papier

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