Le sang de ma mère: Chapitre 18

Le sang de ma mère: Chapitre 18

Je mentirais si je prétendais savoir quand et comment ma mère et Patouné Radji se laissèrent entraîner par leur passion. Personne à part eux deux et les murs qui cachèrent leurs étreintes ne pourraient en témoigner. Mais pourtant, je sus. À la manière d’une fillette trébuchante en apprenant à marcher, je sus. Déjà chez Madame Nesraki, le renflement dans le canapé, le léger chuchotis de l’air dans les rideaux et les murs blancs hantés par des ombres me murmuraient que mon oncle s’était furtivement glissé ici. L’anxiété de Maman aussi. Elle s’agaçait devant tous ces gestes qu’elle accomplissait pourtant tous les jours. Ses mains au mouvement d’habitude lent et à la cadence d’un ballet, bougeaient nerveusement dans tous les sens. Elle s’en coupa même le doigt en préparant le dîner. Un sourire dansait parfois sur ses lèvres. Puis soudain, comme prévenue de la liberté de ces dernières, elle reprenait son expression immobile. Cependant, malgré ses efforts, son esprit vagabondait vite de nouveau.

Le soir à la maison, Maman et Patouné Radji s’ignorèrent. Leurs yeux et leurs oreillers se bouchèrent d’une même brume. Papa ne remarqua pas cette gêne. Il divaguait devant des images d’explosions qui tournaient en boucle à la télévision. « Ce sont des vrais voyous ! » s’exclamait-il. Personne ne répondait vraiment. Papa ne s’en souciait pas. Il parlait sans attendre de réponse. Maman émettait, de temps en temps, un léger grognement pour acquiescer. L’atmosphère fut si étrange durant cette soirée, que je me sentis soulagée de voir Patouné partir travailler et avec lui cette journée se finir. Je voyais en chaque nouveau jour, une feuille de papier encore vierge, où je pouvais tracer un dessin toujours plus beau. Les jours passés devenaient mes vieux dessins. Je jetais les raturées. Je gardais les plus réussis dans une boîte à chaussures sous mon lit pour les reproduire à l’infini. 

Après le départ de Patouné Radji, dans mon lit, j’imaginais déjà les contours du lendemain. Patouné et Maman sont assis côte à côte autour du bol. Il prend un bout de viande. Maman le gronde en lui disant qu’on n’entame jamais un repas par la viande. « Je suis obligé, sinon tu vas prendre le meilleur morceau avant moi, t’es un aigle avec la viande » ricane-t-il. Ils se chamaillent et se taquinent alors. Ils le font encore, après le diner lorsque Maman lui dit qu’il boit son thé avec trop de sucres ou lorsqu’il part travailler sans être assez couvert. Patouné est un enfant. Un enfant fanfaron. Un enfant insolent. Son enfant. C’est ce Maman répondra à Papa, qui l’insulte de bâtard sans rien dans la tête. Une  teinte dorée baigne cette soirée. Mais si Patouné ne rentrait pas cette fois-ci encore ? À cette pensée, je me tortille dans mes draps. J’ai peur et je regarde la nuit noire, à la recherche de signes du jour et d’avec lui, mon oncle. Le jour, je ne crains rien pour lui. Même si Papa houspille Patouné quelque soit l’heure à laquelle il sort. Je sais qu’il ne risque rien. C’est parce que l’innocence de son visage a été voilé par la nuit qu’il a été arrêté. 

Ses premières arrestations ne m’effrayèrent pas. Seule la troisième s’imprima de manière indélébile dans les plis de ma mémoire. Les fois précédentes, Maman se rendit au poste avec les papiers de Papa et réclama qu’on lui rende son mari. Mais cette fois-ci, Papa avait été arrêté avec Patouné Radji. Lui rentra le soir même, à la même heure que d’habitude. Patouné par contre, on ne savait pas ce que la police en avaient fait. Pendant une semaine, mon père alla de commissariat en commissariat pour avoir des nouvelles. C’est finalement au foyer, qu’un certain Keita nous dit où se trouvait Patouné. Ils avaient partagé la même cellule. Bien évidemment, Patouné c’était montré insolent. Au « Vous allez rentrer chez vous, les bamboulas » annoncé par un policier, Patouné répondit, « C’est toi, oui, qui vas rentrer chez toi. » Les deux autres policiers haussèrent les épaules. Mais l’un d’entre eux, plus nerveux, se planta face à mon oncle et lui demanda de répéter ses paroles s’il était un homme. Patouné était un homme. Il le sortit de la cellule et aidé de ses collègues, le policier le tabassa jusqu’à lui faire recracher ses paroles. Mon oncle ne nous raconta pas cet épisode à son retour à la maison. Il parla peu de son séjour en détention. Il évoqua surtout un homme qu’on ne laissa pas aller aux toilettes et qui macéra ensuite dans son urine pendant plusieurs jours. Il nous décrivit aussi les battements de son coeur lorsqu’on l’amena à l’aéroport. C’était donc finit. Il partirait sans avoir vu le match de l’Angleterre contre l’Allemagne, blagua-t-il. Malgré sa gaieté sincère, une porte s’ouvrit au fond de son regard. Une porte vers une douleur muette et sans fond. Une douleur qui réclamait ce bout de lui brisé, abandonné dans un coin de sa cellule.

Les gens abîmés qui restent bancals de la sorte, sont attirés les uns vers les autres. Ils connaissent trop la souffrance de ces fêlures béantes pour détourner le regard quand ils les voient chez un autre. Certains, pour oublier cette cavité en eux, tentent de combler celle des autres. Maman était de ce type. Elle aimait soigner et bercer tout ce qui souffrait. Quand elle vit cette porte s’ouvrir en Patouné Radji, elle s’y engouffra. Toute entière. Elle ne l’aimait plus en garçon turbulent, mais comme l’homme blessé qu’il était. Elle ne dorlotait plus en lui son enfant. Elle dorlotait sa blessure. Elle lui inspirait respect et tendresse. C’est durant cette période que Patouné commença à passer tous ses après-midi avec Maman. Comme aimanté l’un par l’autre, ils ne se rassasiaient pas l’un de l’autre. Alors malgré l’interdiction de Madame Nesraki, Patouné continua à venir. Jusqu’à en venir à ce soir-là. Le soir où débuta leur liaison.

Maman s’épanouit. Je ne la connus pas plus heureuse que durant cette période. Cet amour l’enveloppa comme la nuit recouvre le jour. La main de Patouné Radji couvrait tout son horizon. Son regard dans son regard. Son souffle dans son souffle. Elle en oublia tout le reste. Mari, enfant, Dieu… plus personne n’existait en dehors de cette nuit où il ne restait plus qu’eux deux. 

Cependant, le jour se lève même sur les nuits les plus longues.

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Amy

Écrivaine et Conceptrice de La Femme en Papier

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