Le sang de ma mère : Chapitre 12

Le sang de ma mère : Chapitre 12

Pendant plusieurs secondes, le temps se figea au-dessus de nos têtes en une brume épaisse. Seul s’en détacher le sourire de Maman. Blanc de triomphe. Et la bouche légèrement entrouverte de Papa. Ils s’interrogeaient en silence.
-Toi t’as trouvé du travail ? S’hasarda-t-il.
Sur son visage, la surprise n’était plus qu’un souvenir complètement dissipé par son envie grandissante de rire. Le regard brillant et les pommettes en ballon prêt à éclater, Papa n’attendait que la réponse de Maman, la confirmation de ce qu’il avait entendu, pour se laisser aller à son hilarité. Il n’avait pas le rire facile. Mais lorsqu’une occasion se présentait, il riait. Il riait vraiment. Avec force, jusqu’à secouait tout son corps et nous entraînait tous avec lui.
Savais-je déjà à l’époque ce qu’il y avait de fou, d’absurde dans l’affirmation de Maman ? Je le devinai. Maman ne sortait pas. Papa sortait tous les jours. Il quittait la maison avant que je me réveille, et ne rentrait qu’à l’heure du dîner. Peu nombreux sont mes souvenirs où le visage de Papa n’est pas voilé à moitié par la pénombre de la nuit. Il parlait souvent des différents endroits où il allait. Asnières, Sarcelles, Saint-Denis : des lieux lointains souvent entendus que je peinais à imaginer. Maman ne sortait pas. Presque pas. Son univers ne dépassait pas le mien. Son pas d’adulte réglait, sur mon petit pas d’enfant. Elle m’accompagnait à l’école, derrière notre immeuble. Nous nous arrêtions de temps en temps au supermarché, à quelques pas de la boulangerie. Souvent, elle m’amenait au square. Elle s’asseyait toujours sur le même banc, juste en face du toboggan. Nous passions aussi de longues heures debout dans la cabine téléphonique. Elle parlait, elle parlait sans fin. Puis lorsqu’elle raccrochait le téléphone, elle appelait de nouveau. Je détestais ces moments interminables. Mais la plupart du temps, nous restions à la maison. Elle dans la cuisine, moi dans le salon. Oui, Maman ne sortait pas. Si nous devions aller au-delà de ces trois rues, Papa nous accompagnait.
Le samedi, nous rendions souvent visite à Kanja. Elle avait grandi dans le même village que Maman. Désormais, bien loin de Kulary, une complicité et un amour puissant les lier avec plus de force que peut le faire le sang. Pendant que je jouais avec les enfants de Kanja, je les entendais pouffer de rire ensemble comme des fillettes. Papa venait nous récupérer, juste avant l’heure du dîner. Parfois, cependant, trop fatigué, il refusait de nous y accompagner. « Je peux y aller toute seule. Kanja habite pas loin. Il faut juste prendre le 48 et descendre au 6e arrêt. » Papa hochait la tête inflexible, alors déçue, Maman m’entraînait à la cabine téléphonique. Mais un soir chez Kanja, alors que nous attendions que Papa viennent nous chercher, il appela pour autoriser Maman à rentrer seule. Je ne sais pourquoi cette idée me ravit. « Vous pouvez rester un peu plus longtemps alors ! » S’exclama aussitôt Kanja.
En ces journées d’hiver, les jours ne se démêlaient pas des nuits. La nuit semblait s’étirer à l’infini. Je m’y sentais donc autant en sécurité qu’en plein jour. Je me balançai au bras de Maman, et je m’arrêtais à chaque flaque d’eau pour sauter au-dessus. Mais lorsque le froid commença à se glisser en millier d’aiguilles sous la peau de mes mains et de mon visage, je m’impatientai. Même l’écho de mes pas dans les rues désertes ne m’amusa plus. « Maman, on arrive quand ? » Je répétai la question plusieurs fois en vain. Elle ne répondit pas. Elle avançait en silence. Je voyais les contours de son visage se détacher du ciel avec la dureté d’un pic enneigé inatteignable. En réalité, elle n’était au fond d’elle qu’une enfant grelottante, repliée sur elle-même en attendant sa maman. J’aimerais y retourner pour la prendre dans mes bras et la rassurer. Je lui caresserais doucement les cheveux et je lui indiquerais sa route. « N’aie pas peur Maman, je suis là… »
Nous avons marché ainsi si longtemps, qu’elle due me porter sur son dos. Les mains glissaient contre sa peau, je m’endormis. Lorsque j’ouvris les yeux, nous étions à l’arrêt du 48. Maman somnolait, la tête appuyée contre la vitre de l’abribus. « Il y a plus de bus. On prendra le premier dès qu’ils recommencent à rouler. » Me chuchota-t-elle. Elle parlait plus à elle-même qu’à moi. Blottie sous son manteau, je ne m’inquiétais plus de rentrer ou non.

-Oui, j’ai trouvé du travail, répéta Maman avec la même joie tranquille. Elle ne riait pas.

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Ecrivain et Conceptrice du site

Amy

Écrivaine et Conceptrice de La Femme en Papier

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