Chroniques

Le sang de ma mère : Chapitre 10

—C’est ta mère petite ? M’interrogea-t-il de nouveau avec force cette fois-ci. Au départ, il m’avait posé la question par simple bravade, de la même manière qu’il haussait les sourcils et jetait les épaules en arrière pour ponctuer chacune de ses phrases. Mais mon silence prolongé éveilla en lui des soupçons. Et s’il y avait quelque chose de louche dans cette petite famille en apparence si banale ? Ce couple avait peut-être kidnappé cet enfant ? Le corps de ses véritables parents se gorgeait peut-être en ce moment même de l’eau de la mer ? À cette idée, les narines de l’employé à moustaches se dilatèrent légèrement de satisfaction. Nous étions une occasion d’enrayer cet enroulement monotone et inévitable de la journée de travail sur elle-même. De contrôleur de sécurité, il serait devenu un héros. Ce soir, au dîner, les yeux de sa femme brillerait d’admiration en l’écoutant raconter cette histoire. Ils la raconteraient ensuite à chaque occasion à tous leurs amis et aux simples connaissances. Ils raconteraient comment il m’avait sauvé. Je devais absolument répondre à sa question pour cela.

L’employé appuya de tout son poids son regard sombre sur moi. Je me sentis prise au piège de ce regard. Il m’agrippait et me serrait pour m’arracher des hurlements. Les hurlements ne sortirent pas de ma bouche. Ils s’échappèrent de la bouche du bébé derrière moi. Il éclata soudain en pleurs et en cris comme un orage par une après-midi d’été à la chaleur suffocante. Son air frais raviva et épanouie la terre desséchée qu’était devenu nos visages crispés d’inquiétude. Je respirai de nouveau. Quel soulagement pour moi de voir tous les regards, même le regard sombre de l’employé, se tourner vers le bébé braillard. Il se débattait dans les bras de sa mère, qui vacillait. Ses petites mains repliées déchiraient l’air de manière désordonnée, et ses cris aigus disaient mon impuissance et ma colère. Il l’exprimait mieux que moi, et avec plus de clarté. Pas de discours vains, pas de justification. Non, juste un cri brut de l’âme. Je n’avais pas demandé à être dans cet aéroport, ni à venir en Afrique, ni à abandonner ma mère. Mes parents me traînaient d’un lieu à l’autre sans vraiment me remarquer. Je n’étais qu’une enfant, une poupée de chiffon pour adulte, passé de main en main. On ne demande pas à une poupée qui est sa mère. Elle ne sait pas. Ce n’est qu’une poupée. Alors pourquoi m’interroger maintenant ? Qu’importe si je sais la réponse, si elle est inscrite sur mes traits. Je comprenais ce bébé en pleurs.

—Il en peut plus, il faut que je le change. Vous pouvez pas vous dépêcher !? Grogna la mère exaspérée.

—Oui c’est vrai, on attend quoi d’abord ? Ajouta immédiatement un monsieur dont le crâne rasé de prêt lançait des éclairs.

—Mais faites taire ce bébé, bordel !? Cracha une voix un peu plus loin.

—Mais qu’est-ce que voulez que je fasse ! s’emporta la mère en agitant sa tête. Dites-leur de me laisser passer !

En quelques secondes, des plaintes grondèrent de toute part dans la fil d’attente. Chacun déversait abondamment son amertume, protégé par le vacarme ambiant. Dans ce flot de reproches, les employés furent pris comme cible principal.

—Calmez-vous ! Suppliaient-ils. Ils accompagnaient leur parole de geste pour contenir la gronde, laissant voir les auréoles de sueur sous leurs bras. 

Un autre employé en chemise bleu pale se présenta. Son badge portait les mots « responsable » en lettres noires et capitales. Sa seule arrivée calma le tumulte. Seul le bébé continuait à hurler. D’un rapide coup d’œil, il embrasa la situation.

—Dramé retourne à ton poste. Je m’en occupe. L’employé à moustaches disparu immédiatement comme par magie. Le responsable se tourna vers le gros employé tremblant. C’est quoi le problème ?

Le regard apeuré, il se perdit dans une longue phrase qui se perdit en un bourdonnement sourd. Il pointa un doigt accusateur sur le passeport de Matouné Radja abandonné sur la table. Agacé, le responsable prit le passeport s’en saisit.

—Bon on peut y aller maintenant ! Vous nous avez fait perdre assez notre temps ! Déclara avec aigreur Papa. Dans ce désordre ambiant, il retrouvait son aplomb. L’énervement faisait ressortir les veines de ses tempes.

—Il fait juste son travail Monsieur. Il releva légèrement les commissures de ses lèvres dans une tentative de sourire et ajouta : Vous pouvez y aller Monsieur. Je vis l’effort de Papa pour masquer sa joie et son soulagement. Il gardait la mâchoire faussement tendu par la colère. Cette expression ne le quitta qu’une fois assis dans l’avion. En voyant la piste d’atterrissage, s’éloignait, lui et Matouné Radja explosèrent d’un rire d’enfant. Je partageai moi aussi leur soulagement, en voyant l’Afrique s’éloignait de moi. Pas un soulagement heureux chargé de rire. Un soulagement plein de la quiétude du corps qui expire de l’air, du voyageur errant de retour chez lui.

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Amy Tounkara

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