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« La maîtresse d’un homme marié », la série qui réveille les femmes

Tout est dit dans le titre, qui le souligne d’ailleurs doublement : Marème, une jeune femme au caractère bien trempé, est la maîtresse de Cheik Diagne, un riche chef d’entreprise. Dans cette série démarrée en janvier 2019, Marodi TV, actuellement le producteur de séries sénégalaises le plus en vu du moment, frappe un grand coup. Sur Youtube, des millions de spectateurs suivent avec passion la série, au Sénégal comme en France. Mais le contre coup de ce succès est la polémique qu’il provoque. « La maîtresse d’un homme marié » est accusé d’incitation à la fornication et de pornographie verbale. Si pour un public français, baigné dans une société l’hypersexualisée, cette accusation fait doucement sourire, au Sénégal elle est sérieuse. Ce pays, comme de nombreuses états africains, est partagé entre un désir de rester fidèle à ses préceptes musulmans et une envie d’adopter un mode de vie à l’occidentale, dont certains comportements transgressent les règles religieuses. Notamment dans le domaine des relations amoureuses. Certains parlent d’un tiraillement entre tradition et modernité. À mon sens, la modernité ne signifie pas abandon de la religion. Il s’agit plutôt d’un décalage entre les mentalités, et la réalité « de terrain » où les possibilités de s’affranchir des interdits religieux sont à la fois décuplés et présentés comme un signe d’émancipation dans les médias internationaux. En particulier dans les villes et les classes supérieures, où les instances de contrôle habituelles des individus perdent de leur efficacité. Et c’est justement dans ce cadre, que prend place « La maîtresse d’un homme marié. » Si la série semble aux premiers abords relater un fait exceptionnel, elle met au contraire le doigt sur une réalité connu de tous. Les femmes comme Marème sont nombreuses, et ça en dérange plus d’un et d’une de la reconnaître. Alors forcément, la colère s’est très vite cristallisée autour de l’héroïne, présentée comme le « cauchemar de toutes les femmes. » Pourtant, dans sa dénonciation des attentes qui pèsent sur les femmes sénégalaises, Marème permet plutôt aux femmes, partout dans le monde, d’ouvrir les yeux.

Le synopsis de la série souligne lui-même la dimension féminine de l’histoire. Il invite les téléspectateurs à découvrir le destin croisé de six femmes dans les épreuves qu’elles rencontrent au quotidien. Si elles travaillent et vivent toutes à Dakar, Marème, Lalla, Djalika, Dior, Mame et Rakhy offrent toutes un modèle de femme différent. L’une est une riche épouse et mère modèle. L’autre, est une travailleuse acharnée qui vit avec sa mère. Ou encore une autre est empêtrée dans un mariage où son époux et sa belle-mère lui mène la vie dure. Ces héroïnes ont cependant un point commun : les hommes de leur vie. Qu’ils soient leur père, leur mari, leur beau-frère ou leur amant, ces hommes jouent un rôle crucial dans la vie de ces femmes. Pourquoi ? Parce que le mariage reste perçu comme le seul véritable accomplissement d’une femme. Elles courent toutes après le mariage. Si ce sont encore les hommes qui demandent en mariage, c’est plutôt les femmes qui sont en demande. L’immense portrait de Marème qui fait face à un point d’interrogation incarne cette demande non formulée des femmes. Rakhi propose d’ailleurs franchement à son copain de l’épouser. Djallika semble avoir été dans la même position, puisque son mari répète inlassablement qu’il l’a épousé par obligation. Quant aux femmes qui ne songent pas au mariage, c’est la société qui vient les rappeler à l’ordre. Ce rôle est assuré en particulier par d’autres femmes, comme les mères et les amies. C’est Djallika, elle-même qui pressait sa meilleure amie Dior de se marier… Le mariage ne cesse d’occuper les esprits, et leurs célébrations se multiplient dans la série.

Pourtant, s’il y a adultère, c’est justement pour qu’il y ait mariage. Oui, Marème est la maîtresse de Cheik, mais dans l’espoir de devenir sa seconde épouse. Au début de leur relation, avant que les sentiments ne s’en mêlent, elle refuse les avances de son soupirant. Il réussit malgré tout à la séduire, grâce à son extrême générosité et à la promesse de devenir un jour son épouse. Comment ne pas caresser cette idée alors que Cheik l’amène chez lui, jusque dans son lit conjugal ? Ce même schéma s’observe aussi avec Mame, qui fréquente le père de sa collègue et amie. Leur couple ne repose que sur cette promesse de se marier. Celle-ci envolée, ils n’ont plus aucune raison d’être ensemble. Les héroïnes s’autorisent donc à coucher avec des hommes mariés, dans la mesure où l’argument « il ne la quittera jamais vol en éclats. » Le mari peut prendre d’autres épouses. Les maîtresses ont de plus, la garanti que l’homme en question est prêt et capable de s’engager. Ainsi, alors que la polygamie est souvent vendue comme un remède à l’adultère, elle provoque dans cette série le contraire. En effet, dans la mesure où l’homme peut avoir d’autres épouses, il est autorisé à « faire la cour » à d’autres femmes. Cependant, si cette expression, consacrée dans la bouche des personnages, désignait à l’origine le simple fait de courtiser, elle renvoie désormais à l’adultère. Il est donc admis que le mari ait des maîtresses. C’est du moins l’idée qui domine lors du divorce de Birame et Djallika. Cette dernière est moquée et critiquée par tous : « On ne quitte pas son mari parce qu’il fait la cour. »

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« La maîtresse d’un homme marié » dénonce donc le dévoiement de la pratique de la polygamie. Les hommes y conservent leurs prérogatives, sans une partie de leurs devoirs. Cheikh, ainsi que tous les autres personnages masculins ont une position quasi-omnipotente au sein de leurs couples. Ils épousent et divorcent à tout-va, selon leur bon vouloir. Birame le dit d’ailleurs à sa femme : « Moi je peux refaire ma vie quand je veux, mais toi non. » Dans les faits, non. Le milieu aisé dans lequel ils évoluent permet à Djallika de divorcer et de refaire sa vie. Cependant, il apparaît clairement que chaque nouveau mariage pour un homme semble le premier. Alors que l’âge, la virginité et le fait d’avoir déjà des enfants se dressent en véritables obstacles pour les femmes. Les mères célibataires sont légion dans la série. Dans ces conditions, il est compréhensible que les femmes tentent à tout prix de garder leur homme. La menace d’avoir une co-épouse, une rivale plane, tout comme celle du divorce. Alors le mot d’ordre est : « rivaliser. » Rivaliser de soins pour combler l’époux. Lalla est la caricature de la Sénégalaise mariée et aisée. Elle déploie tous les efforts possibles pour satisfaire le moindre désir de Cheikh. Le sourire ficelé aux lèvres, débordant d’attentions et de gentillesse, elle s’emploie à cuisiner, à changer de tenues plusieurs fois dans la journée et à prendre soin de sa belle-mère. Dès que Marème rentre elle aussi dans la course, elle tente à son tour de se fondre dans le moule de la femme parfaite. Sans succès. Mais elle a justement séduit Cheikh par son effronterie.

LRivaliser aussi, entre femmes. Malgré les relations d’amitié qui se nouent, les héroïnes sont constamment mises en opposition. Elles ont toute une rivale selon les situations, au point qu’elles semblent fonctionner par paire. Djallika est successivement opposée à Lalla, à sa belle-mère, à Dior, puis à la meilleure amie de son fiancé. Birame garde même leur fille Amina, afin de compenser le départ de son épouse. Ce jeu de dédoublement repose principalement sur deux femmes qui se disputent un homme. La série le montre bien, le premier réflexe des héroïnes est toujours de se tourner vers l’autre femme. Les hommes trompent, mais la haine se concentre sur la rivale. Après s’être effondrée Lalla n’envisage pas de quitter Cheikh, elle préfère se débarrasser de Marème. L’amour, le confort économique et le statut social associé à sa position d’épouse peuvent expliquer ce choix. Mais la raison principale est, d’une part qu’on éduque les femmes à se concurrencer pour plaire aux hommes, et d’autre part que l’identité des femmes se construit autour de leur couple. « La maîtresse d’un homme marié » permet de mettre en évidence cette situation. Lalla a fait de son époux, son paradis sur terre, son « al-janah » ainsi qu’elle le surnomme, mais ça ne lui a pas permis de le garder. Marème lui prouve donc qu’il est vain de tout donner à un homme. Et en ceci, « La maîtresse d’un homme marié » adresse une belle leçon à l’ensemble des femmes du monde. De plus, au fil des épisodes, la situation de Marème n’est pas plus enviable que celle de Lalla. Maîtresse, épouse, première femme, deuxième femme : elles finissent par toutes se ressembler et se confondre. Aucune n’est entièrement satisfaite de la situation. La rivalité féminine n’est donc pas au profit des femmes. Les héroïnes finissent toutes terrassées par la vie, prisonnières d’une même impuissance. Quoi de mieux pour nous enseigner la sororité ?

Il n’y a donc pas de raison de détester la maîtresse d’un homme marié. Au contraire.

Écrivaine et Conceptrice du site.

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