Chroniques

Chapitre 41 : Le sang de ma mère

J’avais atteint un âge où la vie familiale perdait tout son poids devant mes tracas personnels. Tracas personnels qui se résumaient au collège. Coumba, avec qui je partageais tant de beaux souvenirs, me snobait. J’avais ressentie de la joie à la retrouver dans ce nouveau établissement, où je débarquais en cours d’année. Coumba n’éprouva pour sa part aucune joie. J’aperçu une angoisse fugace passée dans ses yeux, lors de mon irruption soudaine dans la classe, accompagnée de la CPE. Je lui rappelais un passé qu’elle pensait abandonné à un autre temps. Elle n’était plus la gamine à la mise débraillée qui s’amusait à bousculer et insulter les autres. Coumba, à présent coquette et habillée de tenues qui lui donnait l’air d’être plus mature, avait seulement conservé le plaisir de tourmenter les autres. Tout le monde dans un même souffle, attendait avec délectation perverse sa prochaine moquerie, tout en craignant d’en être victime. Elle n’épargnait personne, pas même les professeurs. Alors d’un commun accord, tous les élèves s’aplatissaient devant elle. Je me surprenais moi-même à m’attarder sur son air pugnace lorsqu’elle passait nonchalamment la porte de la classe avec une dizaine de minutes de retard. Elle ne voulait rien qui puisse écorner cette image, si joliment tracée. Au départ, elle choisit donc de faire mine de ne plus vraiment me reconnaître. L’indifférence céda le pas à une haine tenace, lorsque j’évoquais avec une camarade de classe nos déboires d’antan. Je racontai l’histoire du sac de bonbons déchiré au milieu de la cours. Une manière confuse de m’associer à la popularité de Coumba. Je déclenchai au contraire une guerre où les coups partaient sans sommation et où je n’osais pas même me mettre à l’abri. Elle intimidait et s’accaparait mes deux seules amies afin de m’isoler. Elle me poursuivit de ses remarques acerbes en classe, comme dans la cours. Elle encouragea quasi toute la classe à se moquer de moi, le jour où elle persifla : « Maïmouna est amoureuse du p’tit Abdoulaye. » Cette simple remarque déclencha des avalanches de rires : je mesurais une tête et demie de plus qu’Abdoulaye. Il était maigre et petit, là ou j’étais grande avec un début de formes fleurissantes. Quand les moqueries se répandirent dans toutes les bouches : Abdoulaye et moi n’osions même plus nous regarder. De nombreux soirs, je me précipitais dans mon lit pour pleurer rageusement. J’en voulais à Coumba, à Abdoulaye, à moi-même, à la terre entière. Plus rien d’autre n’avait d’importance. Mon ancien collège, mes anciennes amies me manquaient tant. Même Céline.

Les drames se jouant en arrière-plan à la maison se noyait dans une indifférence brumeuse. Seule Fatou parvenait encore à m’intéresser. J’avais pris l’habitude de mon occuper comme de ma propre fille. Sans même y penser, mes mains s’activaient à lui arranger son col, à lui refaire ses tresses, à lui remettre de la crème aux mains et au visage et à lui préparer son petit-déjeuner. Durant ces moments, elle s’épanchait sur ses petites joies et ses petites peines qu’elles rencontraient à l’école, alors j’oubliais toutes les miennes. Mais comme à fleur de peau, il suffisait d’un rien pour provoquer mon exaspération. Un geste trop lent, une parole agaçante, une maladresse et j’envoyais Fatou pleurer dans les jupes de ma mère, à coups de réprimandes. Comme un animal blessé, elle revenait toujours auprès de moi. Alors, honteuse de mes emportements excessifs, je lui proposais alors de jouer aux cartes. Dans ces moments, je sentais son amour redoublait à mon égard.

Elle n’était plus là. Maman n’était plus là. Cette observation me réveilla brutalement. Une peur, celle que je croyais abandonné dans un coin de ma petite enfance, me saisit. J’étais de nouveau enterrée sous le soleil de Kulary. Je me débattais avec l’horrible réalité : Maman restait là et nous rentrions en France sans elle. J’espérais qu’en la suivant, on m’oublierait dans ses jupes.

Ces souvenirs se rejouèrent dans mon esprit, avec une étonnante force. Je sentais ses doigts courir entres mes tresses durant ces après-midi ensommeillées. Maman ne se trouvait nulle part. Elle n’était plus là. Je me précipitai dans sa chambre. Je n’y avais pas mis les pieds depuis un moment. Maman traînait toujours sur le fauteuil, roulée dans son plaid moutonneux qu’elle ne quittait plus. Là, son plaid était négligemment jeté au sol. Le reste de ses affaires étaient à la même place. Sa valise prenait toujours la poussière sous la vitre. 

-On l’a emmené à l’hôpital, me dit une voix stridente depuis la porte. Même en absence de Maman, Matouné n’osait pas rentrer. Maman reviendrait alors. Elle n’était pas dans cette pièce, mais pas si loin. Je songeais à sa silhouette amaigrie, son pas chancelant et son plaid jeté sur ses épaules. 

-Elle a fait un malaise. Du coup, ton père l’a emmené à l’hôpital. Mais ne t’inquiète pas.

J’hochai la tête et me dirigeai vers ma chambre, pour que Matouné cesse de me parler. Dans mon dos, je l’entendis répéter encore ces paroles inutiles.

Maman ne rentra pas ce soir, ni les soirs suivants.

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Écrivaine et Fondatrice du site

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