Chroniques

Chapitre 40 : Le sang de ma mère

Ce fut la seule fois où je me souviens les avoir vu cuisiner ensemble. Elles avaient établi un roulement. Un mur invisible dressé entre leur deux existences, afin de vivre l’une à côté de l’autre, sans trop se gêner. Tous les deux jours, elles alternaient sans avoir besoin de s’adresser le moindre mot. Si bien qu’à tour de rôle, l’une devenait maîtresse de maison, et l’autre observait en silence. Il ne fallait surtout pas se tromper. Si Papa demandait à manger à l’une, alors que c’était le tour de l’autre, elles répondaient l’une comme l’autre, de manière invariable : « Demande à ta femme. » Toute la maison se mouvait au rythme d’un ballet orchestré par on ne savait pas qui. Maman et Matouné excellaient dans l’art de se croiser, sans même se frôler, d’accorder leur pas au même rythme, sans même s’observer. La seule fausse note, c’était les enfants. Nous n’entendions pas passer d’une main à l’autre. À ma grande satisfaction, Henda et Ali suivaient leur mère à la trace. Leurs caprices et leur appétit insatiable m’énervaient. Ils avaient déjà acquis la mauvaise habitude de tout réclamer à coup de larmes et de cris stridents. Maman ne les supportait pas davantage. Elles ne s’occupaient que de moi et Fatou. Cette dernière, malgré les tentatives de Matouné pour gagner son affection, s’obstinait à appeler à mon exemple, ma mère « Maman » et la sienne « Matouné. »

Notre nouvel appartement comptait trois chambres. Matouné occupait celle près de l’entrée. Maman la chambre concomitante à la mienne, celle des enfants. Papa passait d’une chambre à l’autre, tous les deux jours, comme un vagabond errant. Je partageais ma chambre avec Fatou et Ali. Henda continuait à occuper le berceau dans la chambre de sa mère. Notre retour posait un problème épineux. Ali ne pourrait pas partager la chambre des filles encore longtemps, surtout qu’à la vitesse à laquelle je grandissais, je ne serai pas longtemps une petite fille. « D’ici qu’il soit grand, Maïmouna aura sûrement rejoint la maison de son époux, » hasarda avec une fausse gaieté Matouné. « Peut-être, répliqua Maman, mais ça ne sera pas le cas de Fatou, Henda et toutes celles qui vont suivre. » Matouné ne répondit pas, cependant jeta un coup d’œil furtif vers la chambre de Maman. On comprit tous ce qu’elle ne disait pas. Moi, emballée et généreusement offerte à un mari, Maman aurait-elle encore sa place entre ses murs ? Ne serait-elle pas expédiée de nouveau en Afrique ? Froissée par l’insinuation à peine voilée, Maman se redressa pour mieux faire face à Matouné. Cette dernière, décontenancée d’avoir laissé entrevoir le fond de sa pensée, bredouilla qu’Ali irait dormir sur le fauteuil. Ça suffirait. Après tout, elle n’aurait sûrement pas d’autres garçons. Dans sa famille, les femmes ne mettaient pas plus qu’un garçon au monde. Malgré ses efforts, pour relancer la discussion, Maman n’ouvrit plus la bouche. Elles ne s’adressaient la parole qu’à deux occasions : lorsque nous recevions de la visite, et pour parler des enfants.

Les quelques exceptions se limitaient aux fois où Matouné proposait à Maman de la remplacer dans ses tâches. Maman avait de plus en plus souvent ce qu’elle appelait ses vapeurs. Elle ressentait une forte fatigue, ses mains tremblotaient et elle mangeait à peine. Elle devait faire de longues siestes pour tenir le reste de la journée. Matouné tournait autour de Maman somnolente sur le fauteuil, hésitant à rompre leur pacte silencieux. Elle lui suggérait finalement : « Repose-toi, je m’occupe de la cuisine. » Maman refusait et se levait obstinément. Ce fut l’un de ses après-midi brumeux, où Maman décida qu’il était tant que j’apprenne à cuisiner. Elle m’entraîna dans la cuisine en me soufflant à l’oreille : « Impossible que j’avale son riz pâteux, plus de deux jours de suite. » Je pouffai encore de rire, quand Matouné vint de nouveau offrir son aide. Sans même dissimuler son agacement, Maman la congédia. Elle m’observa avec une profonde attention. Depuis nos retrouvailles, elle s’attardait souvent ainsi sur moi. Je me sentais mal à l’aise, le cœur déchiré par ce regard à la recherche désespérée de la fillette que j’avais été. Elle me dit seulement : « Tiens mets ce tablier et attrape un escabeau, on va faire du délé. » Je n’avais pas vraiment besoin d’un escabeau, j’étais déjà bien assez grande pour tout attraper sur les fourneaux. Mais je n’avais pas mon mot à dire. Elle me bombarda d’instructions, d’une précision désobligeante, pour le moindre de mes gestes. Je devais tenir la louche bien droite. Devant mes rebuffades, ma mère déclara : « On naît tous en ne sachant rien. » Non pas pour m’encourager, mais pour me signifier que j’apprendrais de gré ou de force à faire cuire du riz. Mes devoirs attendraient. Assise, sur une chaise, Maman ne perdait rien de vu. J’étais ses mains. Cependant, vite agacée par ma gaucherie, elle oublia qu’on naissait tous sans rien savoir, et m’arracha le couteau des mains pour hacher les épinards. J’espérais alors être libérée, mais au bout de quelques instants elle vacilla. Effrayée, je bondis pour la rattraper dans mes bras. Elle se ressaisit et, en me repoussant, retourna s’asseoir. Je redevins ses mains.

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Écrivaine et Conceptrice du site.

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