Chroniques

Chapitre 39 : Le sang de ma mère

La maigreur de Maman me frappa. Alors que son séjour en Gambie nous l’avait rendu avec une silhouette déjà bien amincit, elle persistait à fondre à vu d’œil depuis son retour. Pourquoi ? Elle répondait par un simple haussement d’épaule. Une puissance à la fois vorace et invisible s’obstinait à lui dévorer le peu de chair lui restant, ne dédaignant que sa peau tendu par les os. Le col de son bassa courrait le long de son bras, découvrant une épaule chétive malgré la diligence de Maman à redresser son habit. Où trouvait-elle la force de tenir debout, de porter sa tête si lourde pour un corps prêt à se briser. Je crus véritablement la voir s’éparpiller en mille morceaux au sol, lorsque Fatou bondit dans ses bras, après l’avoir reconnu. Matouné saisit ce prétexte pour les éloigner l’une de l’autre. « Doucement n’renme, tu vas casser les reins à Bayi. » Son rire jaune fusa dans la pièce. Matouné paraissait s’être gavée goulûment de toute cette chaire perdu par Maman. Chez elle nulle cavité à combler. Les coutures de ses habits menaçaient de craquer à tout moment, tant elle les remplissaient généreusement. Le tissu bariolé s’étirait dangereusement au niveau du buste, où poitrine et ventre se compressaient. On imaginait ces derniers désireux de s’ébattre librement, comme ses bras, ronds et rieurs qui s’extirpaient douloureusement de ses manches courtes. Je m’attardais sur son ventre, craignant d’y voir les prémices d’une nouvelle grossesse. Je faisais erreur. Son corps portait encore les marques du passage de ses parturitions précédentes. Sans lui laisser de répit, Ali et Henda s’étaient succédés l’un après l’autre dans ses jupes. Leur naissance l’avait sauvé, affirma une fois Papa lors d’une visite. Maman se plaignait à mi-voix d’être la seule à se décarcasser pour nous récupérer, Fatou et moi. Il s’agissait pourtant de son enfant. Justement, lui réclama Papa. Sans ses nouveaux-nés pour l’étourdir, Matouné aurait elle aussi été en proie au désespoir et à la colère. Elle empiffrait ses petits d’intentions et de lait, et s’empiffrait elle-même à son tour. Son visage et ses doigts, tout enflés qu’ils étaient, conservaient une beauté gracile. 

Elle me sourit. Un sourire incertain, prêt à se rétracter et à se terrer dans son coin au moindre signe d’hostilité de ma part. Je ne savais pas quelle figure lui composer. Ma rancune à l’égard de Matouné demeurait intacte. Ces trois années loin d’elle, l’avaient seulement adouci, rendu plus respectable. Sa vue ne me plongeait plus dans une rage impuissante. Pas de larmes, pas de tremblements. Juste un sentiment de répulsion. Je n’oubliais pas, je n’oublierais jamais qui elle était. Sous ses traits épaissis et ce sourire tremblant, je devinais ses crocs. Je me souvenais des coups. « Comment vas-tu Maïmouna. J’espère que le trajet ne vous a pas trop fatigué. » Elle esquissa un geste pour me tapoter l’épaule. Je me dégageai vivement. Elle reprit son rire jaune. Ce ricanement perçant, agaçant parce qu’elle s’en servait pour se dissimuler. Intérieurement, elle devait grogner. Je l’avais tant de fois vu faire. Elle éclatait de rire devant les gens, puis sous cape elle me faisait payer chèrement l’affront. Je dardai mes yeux dans les siens à la recherche de la femme que j’ai connue. Matouné ne soutint pas mon regard. Elle retourna à ses fourneaux dont les flammes grésillaient d’impatience.

« Allez vous asseoir au salon, on va vous apporter à manger » dit Maman. Fatou glissa sa main dans la mienne. Elle ne quitterait pas la pièce sans moi. Je sortis de la cuisine à reculons. En les observant toutes les deux, côte à côte, leurs têtes penchées au-dessus de la marmite de sauce yassa, je songeais à notre première rencontre avec Matouné. À cette époque, elle n’était que la fiancée de Papa. Malgré mon désir de la scruter de long en large, je n’eus que l’occasion de la croiser. Elle avait passé toute l’après-midi dans la cuisine commune. Cette case circulaire que l’on retrouvait plantée au centre de chaque village concentrait toujours toute l’activité des lieux. Les poules et les chèvres restaient à proximité pour s’y disputer les restes et les femmes, âgées comme plus jeunes s’y agglutinaient pour discuter et préparer les repas. Elles chassaient vigoureusement tout enfant qu’y traînait un peu trop les oreilles. Les hommes eux-mêmes ne s’y approchaient qu’avec défiance. Eux n’étaient pas accueillis à coup de balai, mais par une nuée de moqueries mi-grivoises, mi-enjôleuses. « Il vient peser la magno », avait-on glapi en chœur les quelques fois où Papa avait glissé sa tête dans la cuisine commune. Feignant l’indifférence, Papa continuait de formuler la demande qui l’avait amené, sans répondre aux plaisanteries. Je doute qu’il aperçût grand chose à ces moments-là. En tendant le cou, je rencontrais toujours la même scène. Au-dessus des marmites, la tête ceint d’un foulard tacheté de rouge et d’orange de Maman, penchée près de la nuque d’une jeune fille, la seule à avoir les cheveux découverts. Un inconnu aurait pu croire voir une mère enseignant les secrets de ses plats à sa fille. On exigeait des co-épouses qu’elles vivent en harmonie. Si nous étions restés à Kulary, Maman et Matouné auraient partagé la même maison, les mêmes repas et les mêmes amies. J’en rencontrais beaucoup dans le village, de ces femmes au même mari. Les enfants grandissaient sans trop savoir laquelle était exactement sa mère. Dans ce cas, on le savait, l’entente était réelle, surtout s’il y avait un réel écart d’âge entre les épouses. L’une pouvait se vanter d’avoir ravi les plus belles années de son époux, l’autre d’être désormais la favorite. D’autres se contentaient d’arranger les apparences. Dès cet instant dans la cours, en apercevant cette nuque enfantine, toute frêle, un fétu de paille, chapeauté par la tête jetant des flammes de Maman, une bonne entente entre les deux me sembla inconcevable.

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Écrivaine et Conceptrice du site.

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