Chroniques

Chapitre 38 : Le sang de ma mère

Le jour de notre retour à la maison, une pluie drue assombrissait le ciel. C’était l’une de ces journées où la nuit refuse de se retirer. Elle déteignait sur absolument tout. Les passants, les immeubles et les arbres ne formaient qu’un amas de silhouettes aux contours incertains. Quand on descendit de la voiture, les rues me semblèrent désertes, habitaient seulement par des grands immeubles grisâtres et des voitures aux phares aveuglants. La petite main frigorifiée de Fatou, lovée dans la mienne, tremblait de froid et d’anxiété. Je fouillais en vain dans mon esprit une phrase, un mot rassurant à lui appliquer comme un baume. Je ne trouvais rien qui ne sonne faux, tant j’avais moi-même peur. Un orage se préparait au-dessus de nos têtes et les rafales de vent me crispaient. J’avançais vite pour suivre la cadence de l’assistante sociale qui nous conduisait à la maison. Déjà, au moment des adieux, alors que nous échangions avec Céline nos derniers câlins, la dame ne cessait de jeter des coups d’œil agacés sur sa montre. Elle était pressée. Déjà, au moment des adieux, alors que nous échangions avec Céline nos derniers câlins, la dame ne cessait de jeter des coup d’œil agacés sur sa montre. Fatou pleurait à chaudes larmes. On lui avait pourtant expliqué patiemment que Céline n’était pas sa mère, et que c’est justement auprès de sa mère qu’elle retournait. Fatou continuait malgré tout à pleurer. Sa tête tressautait à chacun de ses reniflements. Je lâchai sa main, pour passer mon bras autour de son épaule. J’avais moi aussi besoin de force. Je ne savais pas vraiment vers quoi nous nous précipitions ainsi. Lors de ses visites, Maman parlait toujours comme si nous allions rentrer le lendemain. Ça n’était jamais le cas. D’audience en audience, la juge trouvait de manière inévitable une raison de maintenir notre placement en famille d’accueil. Papa devait travailler moins, pour être plus présent. Maman devait prendre des cours de français. Ils devaient aussi éventuellement voir un psy. « Ils nous prennent pour des enfants » fulminait Papa.

Céline aussi tenait à nous garder auprès d’elle. Elle arguait le traumatisme pour Fatou de quitter la seule figure maternelle qu’elle connaisse depuis ses deux ans. Maman aussi représentait une figure maternelle pour Fatou. Elle m’imitait en tout. Alors elle appelait ma mère « Maman » et s’imaginait qu’il s’agissait de sa véritable mère. Je ne l’avais pas détrompée, pour éviter qu’elle en dise trop aux agents sociaux. J’en voulais à Céline de s’interposer entre moi et ma mère. Mes parents disaient que c’était pour l’argent. Je lui avais répété un jour dans un moment de colère. Elle insistait, elle nous manquerait énormément si on quittait chez elle. Fatou acquiesçait gaiement. Je n’étais pas d’accord. « Moi, tu ne me manqueras pas du tout. Tu fais genre que tu nous aimes, mais c’est juste pour l’argent que tu nous gardes. » Céline, qui avait toujours réponse à tout, se tut pour une fois. Plus un mot ne fut prononcé jusqu’à la fin du repas. Elle ne revint jamais sur cette conversation. Je songeais à ces paroles inconsidérées lorsque je lui avais dit au revoir. J’espérais qu’elle les avait oubliées. Je ne le pensais pas. Désormais, que je trottais sous la pluie, je regrettais de ne pas sentir sa grande main sur mon épaule. Sa présence aurait suffi à me rassurer.

De quoi avais-je peur ? Je me posais de nouveau la question devant la porte d’entrée. C’est Papa qui ouvrit. Il exultait de joie. Il accueillit l’assistante sociale comme une vieille amie à laquelle il raconta ses déconvenues judiciaires pour récupérer ses filles, la chair de sa chair. Cette dernière avait décidément, mieux à faire. Après avoir fait signer des papiers à mon père et traîner un regard vide dans les pièces, elle repartit au pas de course.

Pendant ce temps, moi et Fatou n’avions pas bougé du couloir. Débout côte à côte, emmitouflées dans nos écharpes et doudounes, je serrais de nouveau la main de ma petite soeur. J’aurais souhaité courir derrière la paire de talons qui claquait au sol. Je n’étais plus sûre de vouloir retourner vivre avec mes parents. Je ne me trouvais plus chez moi. Ils avaient déménagé dans le dix-neuvième. On y était beaucoup mieux, m’expliquait Maman. Il y avait d’autres familles comme nous. Je parcourus du regard, la cuisine sur ma droite, l’intérieure de la chambre à la porte entrebâillée sur ma gauche et en face ce qui devait être le salon. Une lourde armoire, vitrée faisait front. Elle était chargée de fleurs en plastique et bibelots aussi disparates que farfelus. Dans ce fatras, trônait une multitude de photos. Au centre, une photo de famille avec Papa assis auprès de Matouné. Chacun des deux tenant un bébé. Plus loin, une photo des mêmes bébés, mais un peu plus grands : le garçon se tient debout. Je retrouvai leur figure un peu partout sur le meuble. C’était donc eux, Ali et Henda, mes nouveaux demi-frère et demi-soeur. L’idée de les rencontrer tout en chair me répugnait d’avance. Est-ce qu’il restait encore une place pour moi, pour nous, dans cette famille ? Maman elle-même n’apparaissait que çà et là sur deux ou trois photos. La contemplation de ce que je ressentais comme un désastre m’absorba tant que lorsqu’elles se dressèrent soudain dans l’embrasure de la porte, j’en eus le souffle coupé. Ça faisait un moment que Maman et Matouné nous observaient depuis la cuisine, incapables de se rassasier de notre vu.

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Ecrivaine et conceptrice du site.

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