Chroniques

Chapitre 37 : Le sang de ma mère

Celine qui m’arrache des bras de Maman, devant les portes du tribunal : la scène se rejoua à de multiples reprises. Même larmes, même frustration. Tous les trois ou quatre mois, nous étions convoquées pour une nouvelle audience. Je ne m’accoutumais jamais à l’austérité de la salle du tribunal. Son haut plafond et ses peintures magistrales formaient une seconde voûte céleste, sous laquelle je devenais minuscule et impuissante, forcée de ne pas gigoter sur ces sièges en bois lustrés. Un être insignifiant, minuscule, dans cette immensité. Les lieux noyaient aussi dans leur drapés mes parents. Peut-être qu’eux ne le remarquaient pas. Lorsqu’ils se levaient pour prendre la parole, ils se dressaient de tout leur long et parlaient avec précaution, mettant un peu d’eux dans chaque mot. Mais je voyais bien que leur présence ne comptait pas pour grand-chose entre ces murs. La juge hochait la tête devant leurs arguments, puis revenait de manière inévitable aux faits. Fatou et moi n’étions pas en sécurité avec ma mère. J’avais certes changé ma version depuis. Mais les faits parlaient d’eux-mêmes. Les rapports médicaux et psychologiques confirmaient que j’avais subi des violences.

J’avais cru tout arranger en disant que je m’étais trompée. Seulement désormais, plus personne ne semblait disposé à m’écouter. Qu’importe que je m’époumone chaque audience à dire que je souhaitais retourner auprès de ma mère. Les faits prenaient le relais. Mon témoignage aussi. « Elle me tapait tout le temps dessus. Si elle aurait pu, elle m’aurait tuée. » Ils ne comprenaient pas, refusaient de faire l’effort de comprendre. Ce n’est pas d’elle dont je parlais, c’était une autre. Qui alors ? Une tante, une voisine, je ne savais plus quoi dire. Je ne voulais plus parler de deuxième femme maintenant que Maman était là. Laquelle renverraient-ils en Afrique ? Les deux ? Mais ce serait plus simple de tout bien leur expliquer ? Je n’osais poser ces questions à personne. Pas même à Maman. Elle m’en voulait d’en avoir trop dit. Nous nous voyions quelques heures par mois lors de rendez-vous surveillé. Papa traînait dans un coin, sans trop savoir quoi faire de son corps. Maman s’asseyait entre moi et Fatou, au milieu des jouets mis à disposition, puis me questionnait tout en cajolant Fatou. Est-ce que nous mangions bien. Est-ce que je priais. Est-ce que la dame blanche était gentille avec nous. Est-ce que mon bras allait mieux. Elle me reprochait ensuite d’avoir mis la police dans leurs affaires. Tu grandis chez des Français maintenant, tu te rends compte.

Piquée au vif, je lui répliquai: « Tu crois que c’était mieux de grandir sous les griffes de Matouné ! » Elle prit Fatou dans ses bras et se mit à fredonner Daga N’kala. Les paroles me venaient aux lèvres malgré moi. « J’ai été chez toi. Je ne t’y ai pas trouvé. J’ai trouvé tes enfants. Je leur ai demandé à manger. Eux, on refusait, moi je les ai tapés. Ba Te Ba, Ba Te Ba », continua Maman en chatouillant Fatou. Petite, je me tortillais moi aussi de rire lorsqu’elle me chantait cette comptine, à présent, je ne riais plus. Je pensais à Matouné. Je revoyais son expression lorsque je l’avais énervée. Quand les images débordaient de mon esprit, je racontais à Maman. Je racontais les vexations, les coups, les pincements dans le dos. Maman ne voulait pas écouter. Il fallait oublier. Matouné avait demandé pardon. Je n’insistais pas.

Maman ne m’en souffla jamais un mot. Je connaissais ce silence. Il lui servait à draper son impuissance plutôt que son indifférence. Mais il n’en faisait pas moins mal. C’est Patouné qui pansa ma blessure. Quand il participa au rendez-vous, il me raconta immédiatement la dispute de Maman et Matouné. « On savait que ta mère savait. Dans tout Kulary on chuchotait qu’elle t’avait tapé au point d’attirer la police. Mais quand ta mère est arrivée, elle s’est juste assise dans le salon, pour lui poser des questions. Elle n’avait même pas fini de répondre, que ta mère lui avait bondit dessus. » Patouné marquait alors un silence comme pour revivre l’instant, puis il reprenait : « Ton père n’a réagi, que quand on a entendu une claque. Une claque à lui décrocher la mâchoire. Je n’ai jamais vu ta mère aussi énervée. » Il partait dans son grand rire habituel. Malgré mes efforts, je ne parvenais pas à imaginer Maman perdre son calme. Quand je rêvais qu’elle vienne me secourir, je la voyais plutôt chasser Matouné de chez nous, d’un simple geste. Mais il était clair qu’il n’en serait pas ainsi. Cette pensée m’effleurait souvent du doigt quand j’observais la tendresse de ma mère pour Fatou. Matouné ne pouvait pas participer aux visites. Elle n’avait plus d’existence aux yeux de la société. À la naissance de son bébé, elle pourra exister de nouveau. Papa faisait déjà des démarches pour qu’elle ait ses propres papiers. Alors, elle reprendra sa place dans nos vies. Quelle place ? Ça aussi, je n’osais le demander, pas même à moi. 

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Écrivaine et Conceptrice du site.

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