Chroniques

Chapitre 35 : Le sang de ma mère

J’ai rouvert les yeux, sur le front perlé de sueur de Matouné. Elle me frictionnait le visage d’un torchon imbibée d’eau chaude et salée. Je ne sais pas combien de temps, mon malaise avait duré. Mais j’étais à présent au sol sur un tapis de prière. Fatou, à mes pieds, pleurnichait en m’appelant et Matouné, accroupie près de moi, essorée frénétiquement son torchon dans une casserole d’eau brûlante.

Elle me saisit avec précaution le poignet, et la tout me revint. Je la revis, debout, le pilon en main. Puis le coup, l’explosion en-dedans. La douleur, brûlante, se remit à battre. Un second cœur tambourinant. Matouné serra le torchon autour de mon bras, et le malaxa fort. Elle m’arracha un cri perçant. Je me débattis de toutes mes forces et lui hurla de me lâcher. En réalité, je luttais contre un mur pétri de chair et d’acier. En dépit de l’angoisse qui brouillait ses traits, Matouné ne relâchait en rien sa pression. Elle s’obstinait à masser, et masser mon bras. Je savais ce qu’elle faisait. J’avais déjà vu faire. Des bosses saillantes, des chevilles tordus remises en place ainsi par la force de mains expertes. Ça marchait toujours. Je me rappelais de cette femme à Kulary, après avoir été massa, reprendre ensuite sa route comme si de rien n’était. Cette fois-ci ça ne marcherait pas. Je sentais tout mon corps résistait aux mains menaçantes de Matouné. Elle n’ajoutait que de la douleur à la douleur. Je me tordais dans tous les sens pour lui échapper. Fatou joint ses pleurs et ses cris stridents aux miens.

Quand le téléphone sonna, il n’interrompit en rien le vacarme ambiant. Seule, Matouné, désormais en nage, semblait perturbée par la sonnerie. Elle se leva enfin, pour décrocher. Bien qu’elle m’eut libérée, je continuais de tempêter. Elle m’avait cassé le bras ! Je ne pourrais plus jamais l’utiliser ! Elle verrait quand je le dirais à ma mère ! Oui, elle verrait ! On lui cassera son bras à elle aussi !

Matouné me fit finalement taire en m’annonçant qu’on allait à l’hôpital. Papa, au téléphone, avait tout entendu. Il lui avait ordonné de m’amener aux urgences. Elle s’exécutait donc, la mort dans l’âme. Durant tout le trajet, elle pesta contre moi. Si je l’avais laissé me massa correctement, on en aurait déjà fini. J’avais beaucoup moins mal qu’au début. Toutefois, des larmes continuaient à rouler de temps en temps sur mes joues. Je pleurais surtout de colère, de fatigue. Il me semblait qu’elle avait essoré mes dernières forces dans sa casserole. Matouné n’avait pas plus fière allure, en dépit qu’elle ait prit la peine de se changer. Ses mains tremblaient et sa figure était défaite. Elle n’arrivait pas même à cacher sa colère contre moi. Durant le trajet, elle me tirait par le col ou la manche, désormais presqu’écoeurée par le contact de ma peau.

On me posa un long plâtre blanc, de la naissance des doigts jusqu’au début des épaules. Le soleil à son zénith lors de notre arrivée, avait à présent déserté les lieux, sans laisser aucune trace. Nous nous apprêtions à faire de même, lorsque médecin nous retint. Il demanda à Matouné de sortir, pour me faire un examen complémentaire. Il s’assit à côté de moi, me sourit et me demanda comment mon bras, s’était cassé. On m’avait posé la question un nombre incalculable de fois lors des radios, des auscultations et lors de la pose du plâtre. Mes radios avaient suscité de nombreuses discussions à voix basses. À chaque fois, j’avais répondu, à moitié somnolente, à moitié indifférente : « Je suis tombée. » Mais cette fois-ci, j’entendis vraiment sa question. Son sourire, qui imprégnait jusque son regard, lui donnait des airs de Patouné. Les premiers mots glissèrent d’eux-mêmes de mes lèvres. Ils me firent l’effet des premières gouttes de pluie à tomber, avant le déluge.

—« C’est ma tante. » Dis-je.

—« Comment ? »

—« Elle m’a tapée avec le pilon en bois. »

Il marqua un silence, sans troubler son sourire cristallin :

—« C’est la première fois qu’elle te frappe ? »

—« Non… elle me tape tout le temps. »

—« Et tes parents, le savent ? »

J’hésitai, mais son sourire, son sourire apaisa mes craintes.

—« Ma mère est en Afrique, et mon père est tout le temps au travail. »

—« Et ça fait combien de temps que ça dure ? »

—« Depuis que Papa l’a amené… deux ans. »

Il me tapota la tête, en me disant, c’est bien. Il souriait encore, mais à présent la folie de mes paroles m’étouffaient. Je me trouvais au pied d’un océan, dans lequel j’avais plongé les yeux fermés, sans réfléchir. Qu’avais-je fait ? Maman m’avait toujours appris que ce qui se passait à la maison devait rester à la maison. Il ne fallait surtout pas parler aux Blancs. Ce médecin n’était pas Blanc, il était Indien. Est-ce que ça comptait ?

Il écrivait tout ce que je lui avais dit. Je n’osais pas l’interroger, je préférais tourner mes regards suppliants vers le ciel étoilé. Le médecin me dit ne pas m’inquiéter, que j’étais une fille courageuse. Je ne l’écoutais plus. Je n’osais pas même ouvrir la bouche.

Il me laissa, seule avec mon angoisse et sortit de la pièce.

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Écrivaine et Conceptrice du site.

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