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Chapitre 36 : Le sang de ma mère

Ce soir-là, je ne dormis pas à la maison. Ni les jours suivants. Un agent des services sociaux me conduisit dans un foyer. Un petit immeuble en grosses briques, avec sa grille, sa cour et sa multitude d’enfants, exactement comme une école, sauf qu’on y dormait dans des dortoirs. En me désignant ma chambre, l’agent me dit de ne pas m’inquiéter. Après lui, tous les adultes rencontrés me répétèrent aussi de ne pas m’inquiéter. Je ne les crus pas tout à fait. Mais derrière les murs du foyer, le souvenir de ma vraie vie s’abolissait. Quand bien même, j’en parlais souvent. J’eus plusieurs entretiens dans des immenses bureaux, où l’on me demanda de raconter, encore et encore, ce que j’avais déjà dit au médecin. Plus j’en parlais, plus c’était facile. Matouné et Papa n’étaient plus que des personnages. L’histoire, douce et malléable sous doigts, m’appartenait toute entière. J’ajoutais de plus en plus de détails, certains vrais, certains faux au gré des questions dont on m’assaillait. Au foyer, mon bras plâtré fascinait tous les autres enfants. Ils voulaient le toucher, dessiner dessus, mais surtout savoir comment mon bras s’était cassé. Je n’aimais pas raconter l’histoire du pilon. Je me revoyais, frêle, souffrante et écumante de rage entre les mains de Matouné. Alors je la transformais un peu. J’avais bondi pour protéger ma petite sœur des coups de mon horrible tante. Je pouvais alors m’imaginer être aussi courageuse que le grand-frère de ma camarade de chambre. Elle m’en parlait avec tant d’admiration que je les enviais tout les deux.

Au bout de quelques semaines, on m’emmena devant un tribunal. La juge m’avait reçu au préalable dans son bureau. Elle me posa les questions que l’on m’avait tant de fois posées. Désormais, j’étais assise et je n’avais plus à parler. L’agent des services sociaux se chargeait d’expliquer mon histoire devant l’audience. Normalement, à cet instant, j’aurais dû être à Kulary, pensais-je lorsque j’aperçus Papa. Que s’est-il passé ? J’étais assise d’un côté entouré d’inconnus, et lui de l’autre côté, seul, l’air embarrassé. Je cherchais Matouné dans la salle. Elle ne s’y trouvait pas.

À son tour, Papa prit la parole. Il nia tout, tout ce qui avait été dit. J’étais une menteuse. J’avais toujours été une menteuse. Une voleuse même. Lorsqu’on lui opposa des rapports médicaux, lorsqu’on l’interrogea sur mon bras, il parla d’incident. J’étais une enfant difficile, une enfant impossible à gérer, une menteuse. Il peinait à contenir sa colère. Je craignais de croiser son regard, d’y lire tout ce qu’il ne disait pas. Il ne se tourna vers moi qu’à l’évocation d’actes de violence sur Fatou. Il m’enveloppa de son mépris, il ne m’accorda plus aucun regard. Lorsqu’on l’interrogea sur ses deux épouses, Papa cria au mensonge. Il n’avait qu’une femme. J’étais une menteuse, s’étouffa-t-il. J’avais honte d’être sa fille. Honte de le voir se débattre tel un enfant, pris en faute. Il mentait, tout le monde dans la salle le voyait. L’effort de s’exprimer en français, le faisait suer. Il répondait de manière évasive et se perdait dans des phrases interminables. La juge soupirait à chaque fois qu’il se justifiait avec les mêmes éléments : je travaille, je nourris ma famille, je les habille et je n’ai jamais eu de problèmes avec la police. Plus personne dans la salle ne cachait son impatience. Avait-il connaissance des actes de violence sur ma personne ? J’affirmais qu’il avait tout vu, et lui ne fournissait pas de réponse concrète. Papa n’avait pas fini de parler, quand la juge le coupa pour rendre son verdict. À la prochaine audience, sa femme, ou ses femmes, peu importe le nombre, devront se présenter. En attendant, Fatou et moi irons en famille d’accueil. Papa s’insurgea de la décision. On ne lui prendra pas ses enfants. Jamais. Ses enfants n’iront pas chez des kufar. Il protestait encore quand on me sortit de la salle. Une peur irrépressible m’étreignit la poitrine durant tout le trajet. Je voulais fuir, mais où ? Vers qui ? Une part de moi l’avait voulu, partir loin de Papa, loin de Matouné. Mais, à présent, je n’étais plus sûre de vouloir.

Celine, elle me demanda tout de suite de l’appeler ainsi, apaisa immédiatement mes craintes. Elle avait l’habitude d’accueillir des enfants dans mon cas. Elle parlait comme elle marchait, vite et sûre d’elle, comme pressée par le temps. En une phrase, elle m’apprit qu’elle était chômage, vivait depuis 6 ans avec son compagnon Paul au travail, que je dormirai avec Fatou dans la chambre près de la salle de bain et qu’elle avait préparé un gratin pour le diner. Le flot de paroles dans lequel Celine me noya en continu me la rendit très vite familière. Fatou ne semblait pas l’aimer. Elle me suivait à la trace et pleurait dès qu’elle me perdait de vu. Elle s’habituera disait Celine. Rien ne semblait l’inquiéter.

Quand la seconde audience eut lieu, Fatou et moi, étions effectivement accoutumées à vivre chez Celine. J’avais pris goût à cette manière de vivre sans effort. Celine faisait tout, et me demandait seulement de faire mon lit. Elle n’attendait même pas de réponse lorsqu’elle parlait. Elle me chuchota des remarques tout au long de la séance. J’eus donc du mal à suivre. Alors je ne la reconnus pas tout de suite lorsqu’elle s’avança pour prendre la parole. Elle avait changé. Même sa voix avait changé. Moins grande, la peau plus foncée et amaigrie. Maman ressemblait plus à moi, qu’à elle-même. Je la dévisageais, incrédule.

-Maï, m’appela-t-elle à la sortie de l’audience.

Je me précipitais dans ses bras. C’était comme si je ne les avais jamais quittés. Maman était bien là.

-Qu’as-tu encore fait comme bêtise, toi ?

J’y serai encore si Celine ne m’avait pas tiré de ses bras.

-Allez Maïmouna, il est temps d’y aller.

De sa poigne qui n’autorisait pas la contradiction, Celine me traîna avec elle.

Oui, qu’avais-je encore fait comme bêtise ?

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Écrivaine et Conceptrice du site.

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