Chroniques

Chapitre 34 : Le sang de ma mère

Comment seraient nos retrouvailles ? Comment réagirait-elle ? Est-ce que je lui manquais ? Elle n’en avait jamais rien dit dans ses messages. M’avait-elle oublié ? Moi, un peu.

Depuis longtemps Maman se réduisait à une photo gardée précieusement au fond de mon sac et une voix grésillante sur une cassette où elle me demandait d’être sage.

Ça faisait deux ans que j’avais été séparé d’elle.

Deux ans à vivre en apnée. Mon ventre se nouait constamment à la pensée de Matouné. Cette douleur, avec l’opacité de la nuit, recouvrait tout le reste. Le jour où nous avons commencé à faire mes valises pour l’Afrique, je respirais enfin de nouveau. Je ne possédais plus grand chose. Les habits que Maman m’avait fait coudre avant de partir ne m’allait plus, et depuis, on ne m’avait quasiment rien acheté. Matouné tirait avec nervosité sur le bas de mon pagne pour qu’il puisse couvrir mes chevilles. Rien à faire, malgré ma maigreur, la robe peinait à contenir le déploiement de mes membres. À quelques pas de nous, Fatou piaffait de joie en se roulant dans les vêtements jonchant le sol. Je me souvins alors que le bazin sur lequel elle bavait, était la robe que je portais le jour du mariage de Papa et Matouné. J’avais interdiction de courir ou de m’asseoir au sol avec. Ce genre de tissu coûtait cher, mais se froissait facilement. Les enfants n’en portaient pas habituellement. Maman m’en avait fait une robe exprès pour l’occasion, pour montrer sa joie. Il fallait faire bonne figure. Toujours. Matouné voulait faire bonne figure à présent. Que dirait-on d’elle en me voyant débarquer dans ces vêtements trop petits ?

J’étais grande pour mon âge. J’arrivais déjà à l’épaule de Matouné. Dehors, on la prenait en permanence pour ma grande sœur. Non, c’est ma tante, les reprenais-je. Papa, par contre, la présentait comme ma mère. Elle avait ses papiers après tout. J’avais dû remplir moi-même la demande de renouvellement de titre de séjour. J’y avais inscrit toutes les informations sur ma mère. Mais on y avait apposé la photo de Matouné. C’était elle, désormais Houleymatou Sakho, ma mère et celle de Hatou. Sur le papier. Mais j’étais bien incapable de la présenter comme ma mère, malgré la colère que lui provoquait ma réponse. Elle redoutait cette question, malgré que la réponse n’intéresse en réalité personne. Pas même ceux qui avaient connu Maman. Dès la première fois, où elle avait vu Matouné, Nadia décida que mes parents avaient divorcé comme les siens, et que ma mère nous avait abandonné, tout comme son père l’avait fait avec eux. Je ne la détrompais pas. Je ne voulais pas lui dire la vérité. Je ne savais pas comment. Par instinct, j’appris vite que ce genre d’histoire ne devait pas sortir de la famille. Sinon elle aurait pris toute ma famille, Maman et moi y compris, pour des sauvages.

« Bon, on va te faire des nouveaux habits ! » dit Matouné. Debout, face à moi, elle me regardait, de son regard perçant. « Et on va aussi, refaire tes tresses. On dirait une folle, comme ça. » Elle se parlait à elle-même. À son expression, je devinais tout ce qu’elle ne disait pas. Elle n’aimait pas ce qu’elle voyait. Elle en avait même peur. Une fille maigrichonne à l’air apeuré et famélique. Tous verraient, qu’elle n’avait pas été une seconde mère, une petite mère, une matouné pour moi. Maman le verrait. Et si elle ne le voyait pas, je lui dirais. J’avais tellement hâte de tout lui dire.

Au fil des préparatifs, je pouvais voir l’angoisse de Matouné croître sous mes yeux. Je m’en réjouissais, même si je savais qu’elle ne risquait rien. Je partais avec Papa. Elle restait à l’abri, à la maison. Une nouvelle grossesse arrondissait de nouveau son ventre. À son annonce, Patouné ne put pas s’empêcher de s’exclamer: « ça tombe à pic pour elle. » Elle n’aurait pas de compte à rendre. Pas à expliquer ses mauvais traitements. Pas à affronter mes accusations.

Mais c’était déjà assez de m’éloigner d’elle. Le voile dont elle m’enveloppait se dissipait. Elle avait peur de Maman, autant que j’avais peur d’elle. La semaine avant le départ, je lui tins de plus en plus souvent tête. Matouné me chassa du fauteuil pour y allonger Fatou, assoupis dans ses bras. Elle agissait toujours ainsi. Je devais tout céder à sa fille. Si elle réclamait de boire dans mon verre, je devais lui donner. Elle pouvait mordre dans tout ce que je mangeais, m’arrachais des mains tout ce que je tenais, et venir gribouiller sur mes dessins. Comme sa mère avec moi, je la pinçais sournoisement. Mais je ne bronchais pas. Cette fois, je refusa de lui laisser ma place. Le fauteuil était assez grand pour deux. Je me poussais légèrement sur le côté. Surprise, Matouné, me répéta de me lever. Je plissais les yeux, pour me laisser happer par l’écran de télévision.

Matouné allongea Fatou sur le fauteuil, puis elle me tira par le bras. Je me dégagea de sa prise, en faisant mine de ne pas la voir.

Je l’entendis se diriger vers sa chambre, à pas précipité. Au bruit des tiroirs s’entrechoquant, je devinais qu’elle récupérait sa ceinture. C’était la ceinture de Papa, cependant, c’est elle qui s’en servait. Je me raidis en songeant à la douleur que j’allais ressentir. Il était encore temps d’obéir. Si elle me trouvait assise par terre, elle me taperait moins. Pourtant, l’idée de lui donner raison me semblait bien plus insupportable que la ceinture.

Le coup fut brutal. Sec. Il n’y a pas de mot pour dire cette douleur. Lancinante. Un feu en-dedans qui déchire. Elle n’avait pas trouvé la ceinture. Alors elle avait frappé avec le grand pilon en bois de Maman. Celui qui disait-elle, rendait ses sauces si bonnes. Matouné avait frappé mon bras, par soucis, toujours, de ne pas laisser de trace sur mon visage. Elle avait frappé fort. Mon os se brisa, et avec lui, ma raison même.

Je m’évanouis.

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Écrivaine et conceptrice du site.

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