Chapitre 33 : Le sang de ma mère

Chapitre 33 : Le sang de ma mère

J’ai tout de suite détesté Fatou. 

sEn tout cas, je souhaitais qu’il en soit ainsi. Sa venue a tout empiré.

Ses joues bien replètes et ses éternels sourires béats narguaient le concert de gargouillis de mon ventre. Au moindre cris de sa part, Matouné accourait pour la gaver de son lait en lui répondant : « Pay xi Mama. » (J’arrive Mama.) Papa, l’appelait quant à lui Marolé. Ils n’avaient pas réussi à se mettre d’accord. Tous deux voulaient absolument que cet enfant, peut-être craignaient-ils qu’elle soit la seule, soit donné à sa famille respective. Papa affirmait l’avoir appelé Fatou, pour la torola à sa tante qui l’avait élevée. Matouné disait qu’elle était torola à sa mère, qui s’appelait de manière fortuite Fatou aussi. Moi, je ne la désignais que par des insultes sournoises ou comme bouboule. C’est pourtant moi que la petite préférait.

Elle me suivait à la trace et me réclamait toujours. Les cris dont Fatou remplit la maison agacèrent vite Papa, habitué à être le seul à hausser le ton chez nous. La querelle des noms passée, il ne se souciait pas plus d’elle que de moi. Matouné m’imposa de la seconder dans son rôle de mère. Bon gré, mal gré, elle me jetait son énorme bébé dans les bras quand elle accourait en cuisine ou au téléphone. Et gare à moi, si Fatou se mettait à pleurer. Je la berçais, la nourrissais et la changeais avec la prévenance d’une mère  et le sentiment de colère d’une servante.

Son premier mot fut mon prénom. À la moindre occasion, elle s’époumonait à m’appeler. Matouné enrageait de voir sa fille m’aimait autant. Elle exigeait donc avec plus d’insistance mon départ à Kulary. Pourtant Fatou ne faisait que répéter ce qu’elle entendait. Matouné passait son temps à brayer « Maïmouna ! » dès la seconde où je rentrais. Il y avait quelque chose de perçant dans son timbre qui me faisait sursauter. Leurs deux voix, celles de la mère et de la fille, se ressemblaient. Elles me hantaient jusque dans mon sommeil.

Peu de temps après la naissance de Fatou, j’allais et revenais désormais seule de l’école. Un soir, Matouné oublia de venir me chercher. Au départ hésitante, je traversai la rue. Puis, piétinant durant un petit moment de l’autre côté du trottoir je décidai finalement de rentrer seule à la maison. À mon arrivée, elle dit : « A la bay texe a bane xalala. » (Tu peux aller toute seule à l’école maintenant.)

J’avais tout le loisir d’étirer le chemin pour rentrer le plus tard possible. C’est ainsi que je devins amie avec Coumba. Elle aussi, traînait des pieds pour rentrer. À l’école, elle posait toujours des problèmes. Elle lançait des boulettes de papiers, s’amusait à bousculer et à faire des croches-pieds aux autres élèves et ne faisait jamais ses devoirs. On s’était déjà battu. Mais cet après-midi là, il pleuvait. Les parents et les enfants s’étaient vite dispersés. Il ne restait que nous deux, abritées sous le même porche. Elle sortit ses billes et on joua ensemble. Puis toutes les sorties d’école suivantes, nous traînions le plus longtemps possible devant l’école. Je devais juste rentrer avant qu’il commence à faire nuit. Mais c’est toujours Coumba qui abrégeait nos jeux.

-Je dois rentrer, sinon ma mère va encore parler. Toi ta mère dit rien ? Devant mon silence gênée, Coumba s’extasiait que j’avais de la chance. Elle me raconta sa vie en détails dès nos premiers échanges. Elle grandissait dans une famille où l’on ne s’ennuyait visiblement pas. Son père vouait un véritable culte à l’école et sa mère souhaitait à tout prix que ses enfants conservent sa culture d’origine. L’un surveillait de prés les devoirs des enfants, l’autre les obligeait à visiter leurs proches chaque week-end et à porter des habits en tissus africains à chaque occasion. Coumba n’en faisait qu’à sa tête. Elle boudait autant les devoirs de l’école, que ceux que sa mère tentait de lui imposer pour en faire une Bambara accomplie. Elle ne voulait d’ailleurs pas non plus rentrer de l’école avec sa mère et ses frères parce qu’elle était gênée de ses tenues et ses dents en or. Coumba était la seule de la fratrie à ne pas à se plier aux exigences de ses parents. Elle passait donc son temps à se chamailler avec tout le monde chez elle.  

Sous le porche, ce sont nos deux solitudes qui se sont reconnues. Sans un mot. Elle ne me demanda pas ce que je fuyais chez moi. On avait seulement convenu de s’enfuir ensemble quand on serait grande. Tout ce qu’il nous fallait, c’était de l’argent disait Coumba. 

Avec Coumba, je repris mes larcins. En sortant de chez l’épicier, on comparait toujours le cœur battant, laquelle de nous deux avait le plus gros butin de sucreries. Coumba était la plus douée. Elle avait aussi toujours de l’argent sur elle. Sa grande soeur faisait du baby-sitting et cachait son argent dans une chaussette. Coumba ne se privait pas d’y puiser. De mon côté, à la maison, je ne volais que de la nourriture. Toutes ces choses que Matouné gardait sous clef dans le cellier pour ne les manger qu’avec sa fille. Voler de l’argent était plus difficile, Matouné elle-même n’en possédait elle-même pas tellement.

Le matin en classe où je lui montrai une enveloppe d’argent trouvé dans le placard de mes parents, les yeux de Coumba brillèrent d’admiration. Trois billets de cent francs. J’étais fière de lui rendre enfin l’appareil pour tout les bonbons qu’elle m’avait acheté. À midi, elle m’entraîna jusqu’à chez Sidi Brahim. Je déposai les billets sur le comptoir, en déclarant : « On veut des bonbons. » L’air suspect, l’épicier gratta les billets et les mit en l’air pour mieux les observer. « Qui vous a donné ça !? » nous gronda-t-il. Avec assurance, Coumba dit qu’on les avait trouvés par terre. Il réfléchit un instant, puis haussa finalement les épaules. On repartit avec deux sacs pleins de sucreries. On s’empiffra de bonbons dans le square durant toute l’heure du déjeuner.

Ensuite, tout s’enchaîna trop vite. De retour à l’école, Nadia, toujours à fouiner, tira sur nos sacs pour voir le contenu. Ils se déchirèrent au milieu de la cours. Les bonbons et les gâteaux se déversèrent à mes pieds, suivi d’une avalanche de mains avides, de visages hurlants, de baskets et de poussière. Il eut une bagarre générale. Coumba et moi avons fini dans le bureau de la directrice.

Ce fut la première fois que mon père me tapa. Il jura de m’expédier en Afrique, tant pis pour la promesse faite à Maman. Coumba n’y croyait pas aux menaces d’adulte. Elle n’y crut que lorsque Papa acheta les billets d’avion. Elle insista pour qu’on fugue. Mais, sans que je me l’avoue tout à fait, partir en Afrique était peut-être ce qui pouvait m’arriver de mieux.

J’allais retrouver Maman.

Amy

Écrivaine et Conceptrice de La Femme en Papier

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