Chroniques

Chapitre 31 : Le sang de ma mère

Au bout de quatre mois à traîner ma mine grisâtre de place en place, on remarqua enfin ma détresse. Les yeux plissés derrière ses grosses lunettes, Madame Nerdal, la psychologue scolaire, me posait des questions sur une pile de dessins à moi, éparpillés sur son minuscule bureau. Elle ne parvint pas à m’arracher autre chose que des légers grognements et des haussements d’épaules. Il était déjà trop tard. Il ne me restait plus aucune volonté. Je m’étais retirée au plus profond de moi-même. De là-bas, je n’entendais pas vraiment ses paroles. Nul besoin d’espérer, elle ferait mine de m’aider un petit moment, le temps que je passerai assise devant elle, puis, elle m’abandonnerait comme tous les autres entre les mains de Matouné. Ça finissait toujours ainsi. Tous les rayons de soleil qui s’infiltraient jusqu’alors dans ma vie, se révélaient systématiquement être aussi fugaces qu’inattendus.

Dès la première fois où Patouné vint nous rendre visite, il s’offusqua immédiatement qu’on m’envoya prendre le déjeuner seule, dans le couloir. Il m’assit d’autorité autour du bol à côté de lui, en précisant que je n’étais pas un chien pour manger par terre et à l’écart. Matouné Radja ne supportait pas la moindre miette ou tâche sur le sol, et encore moins sur les fauteuils. Elle décréta que je ne savais pas manger proprement. Maman aussi me reprochait de plonger ma main entière dans le plat, au lieu d’effectuer des petites boules compactes du bout des doigts. Toutefois, désormais, ce défaut me valait d’engloutir mes repas, dans le couloir ou au-dessus de l’évier. En rien tranquillisée par cette mesure, Matouné Radja me pressait afin de pouvoir faire la vaisselle au plus vite. Si j’étais trop lente à son goût, elle m’arrachait le plat à peine entamé des mains. À cause de cette urgence qui m’obligeait à tout gober à la hâte, la sensation de faim ne me quittait jamais tout à fait. Je me sentais faible, de plus en plus épuisée par le poids de mon propre corps. La pensée de la nourriture m’obsédait. Personne ne pouvait manger devant moi, sans que je le dévisage. Je salivais sans retenu même devant les publicités ou les rayons de magasins.

Moi autrefois si bavarde, je ne songeais ni à sourire, ni à parler, ni à rien d’autre. Les quelques forces qui me restaient, me servaient à dévorer le moindre aliment à ma portée ainsi qu’à me débattre chaque jour contre ma crainte d’être frappée, insultée et ma colère d’être frappée et insultée à tout va. Les jours où Patouné nous rendait visite, je me nourrissais à ma faim. Il venait forcément avec un poulet rôti ou un Mcdo dans les mains. En sa présence, je pouvais prendre tout mon temps pour manger, et même me resservir. Matouné n’osait pas même me lancer des regards noirs. Lui seul ne la craignait pas. Plusieurs fois, devant mes tresses vieillies ou les marques de coups sur mes bras, il s’emporta contre elle : « On doit traiter les enfants des autres mieux que les siens. Mais Allah ne dort pas, tu sais. Wallahyi, ce que tu fais à cette petite, on te le fera à toi ou à tes enfants. » Tous les autres, en particulier Kanja à ma grande surprise, détournaient les yeux, gênés et peinés devant mon aspect négligé. Patouné avait cependant soin de ne jamais faire ce type de remarques devant qui que ce soit, surtout devant Papa. Depuis notre retour d’Afrique, Patouné recommença à s’inviter à la maison de temps en temps. Ses visites variaient d’une semaine à l’autre : parfois en soirée, parfois le week-end, plusieurs jours de suite ou pas du tout. Il travaillait comme plongeur dans des hôtels, et se libérait au gré de ses coupures. Chacune de ses venues revêtait un caractère quasi-miraculeux. Il arrivait quand je n’espérais plus le revoir, et m’amenait alors jouer au parc. Il ne supportait jamais longtemps la compagnie de Matouné Radja, dont il singeait la voix mielleuse pour répondre à son sempiternel refrain : « Tu es sûre que tu ne veux pas manger, mon frère. »

Toutefois, il finissait toujours par repartir. Je devais alors affronter seule la fureur contenue de Matouné. « Tu fais la maline quand il y a ton oncle, hein !? Tu vas voir. » Soufflait-elle, à la seconde même où il refermait la porte derrière lui. J’ai longtemps cherché mes mots pour le supplier de m’amener avec lui, ou au moins de rester dormir chez nous. Mais je craignais trop qu’il me parle du bracelet de Mme Nesraki. Peut-être qu’il ne me sauvait pas parce qu’il m’en voulait. Seule la faim et la peur me permettaient d’affronter son regard malgré la honte. Alors je me cantonnais à lui demander quand Maman rentrerait. Il ne m’a jamais répondu.

Peu importait que lui, ou qui que ce soit me vienne en aide. Quand Maman viendrait, elle mettrait fin à l’enfer que je vivais. Les mois passaient. Nous étions déjà en décembre. La ville se couvrait de neige, au rythme où le ventre de Matouné enflait. Elle entama des travaux dans l’appartement. Elle fit couvrir les murs d’un papier peint à rayures grises pommelées, et changea les fauteuils, son lit ainsi que les tapis. Malgré cela, je ne doutais pas de la promesse de Maman. Elle m’avait dit qu’elle nous rejoindrait, alors elle nous rejoindrait. Je m’accrochai tant à cette idée, que lorsque j’appris la vérité, un noir complet s’installa en moi.

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Écrivaine et Conceptrice du site.

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