Chroniques

Chapitre 29 : Le sang de ma mère

Le jour de la rentrée des classes arriva sans se presser. L’impatience de le voir se présenter à ma fenêtre, me tint éveillée toute la nuit. Aux premières lueurs du jour, je sautai hors du lit, avant que Matouné vienne me réveiller. Pour la première fois, nous nous retrouvions toutes seules. Papa reprenait le travail ce matin-là. Je n’y songeais pas. Une pensée occupait tout entier mon esprit : je rentrais aujourd’hui au CP. Enfin. Grande parmi les grandes, je me mêlerais à eux. La porte d’entrée de l’école primaire se situait exactement en face de celle de l’école maternelle. Je passais de l’autre côté de la rue. Nadia m’avait raconté beaucoup de choses à ce sujet. Désormais, il n’y aura plus de jouets en classe. Juste des livres. Un grand tableau noir, et une maîtresse sévère parce que nous n’étions plus des bébés. Nous apprendrions à lire et à écrire, nous aurions des devoirs et des cours de dessin, de sport et de musique. Tout ça avec des maîtresses différentes. La veille, Matouné m’aida à préparer mes affaires. Tous mes habits étaient neufs et pliés soigneusement sur la pile de valises, au fond de ma chambre. Je trépignais surtout devant mon cartable rose, mes stylos et cahiers neufs que je ne me lassais pas de tripoter. Avant mon retour en France, Maman m’avait fait des tresses qui tombaient en cascade sur mes épaules. Ça aurait été plus jolie si elle avait pu me défriser les cheveux, regrettait-elle en examinant son ouvrage. Je me sentais malgré tout très belle lorsque les fines tresses virevoltaient autour de ma tête. J’étais impatiente de les faire voler au vent. J’exultais d’impatience. Je les imaginais tous se pâmer devant ma tenue, devant ma coiffure. Retrouver mes amis et l’école, c’était aussi retrouver un peu de ma vie d’avant.

—Je sais me laver toute seule. Marmonnai-je à Matouné. En dépit de mes protestations, elle me suivit dans la salle de bain. Après m’avoir savonné vigoureusement, elle me rinça avec un jet d’eau glacé. J’hurlai autant de douleur que de surprise. 

—C’est froid ! C’est froid !

Elle coupa l’eau, et sortit précipitamment. Je commençai à me rincer à l’eau chaude. Quelle idiote celle-là, pensais-je. Les yeux mi-clos, je me laissai emporter par la douce caresse de l’eau chaude. Puis un coup brûlant, qui fit frémir ma chair, me lacéra soudain le dos. J’imaginai un instant le couteau acéré, derrière moi. Mais il n’y avait ni lame, ni couteau. Juste Matouné Radja, une ceinture en cuir de mon père en main. Elle se mit à m’asséner des coups de ceinture, encore et encore, indifférente à mes cris et à mes larmes. J’ai crié, j’ai crié de toutes mes forces. J’ai appelé ma mère à l’aide. Je l’ai imploré avec ma douleur d’enfant. Mais elle ne m’a jamais répondu. Personne n’a répondu. Le monde s’est mué en un désert, où il ne restait plus que Matouné Radja. « La prochaine fois que je te parle, tu me réponds ? » Scanda-t-elle, la voix impassible. « Réponds-moi. » J’haletai « oui » de tous les pores de mon corps. Comme si elle n’avait pas entendu, elle continuait à taper, à taper et me posa encore et encore la même question. « Oui, oui, » m’époumonais-je. Elle voulait me tuer. J’en eus la certitude. Elle portait son expression habituelle, austère et maniérée. Mais dans son regard, j’y lus une haine féroce depuis longtemps contenue. Sous ses yeux, je n’étais plus une fillette de 7 ans nue et éplorée : j’étais une proie à broyer. Lorsque j’essayais de m’enfuir, d’un geste brutal, elle me repoussait dans la baignoire. Je ne sais pas par quel miracle, j’ai réussi à sortir de la baignoire. J’y goûtais la mort à plusieurs reprises.

Debout dans le couloir de l’entrée, habillée et cartable au dos, je pleurais toujours à chaudes larmes sur la douleur lancinante de mes membres. 

—Si tu veux manger, arrête de pleurer ! Grogna t-elle.

Elle tenait une tasse de chocolat chaud et un pain beurré.

—Tant pis, mets tes chaussures, on y va.

Mes pleurs passèrent inaperçu à l’école. Sur le chemin, ma déconfiture attirait les regards apitoyés de toutes les personnes croisées. Matouné Radja, une main posée sur mon épaule, me pinçait alors discrètement le haut du dos, en m’ordonnant de me taire. Son anxiété s’accentuait à chaque pas. Je compris qu’elle craignait que je la dénonce. En Afrique, on disait qu’en France, un parent pouvait aller en prison pour avoir tapé ses enfants. Je croyais moi aussi à cette fable. Je redoublais alors mes pleurs dans l’espoir que Matouné Radja soit jetée en prison. Mais la directrice et les instituteurs décidèrent d’emblée que je pleurais par refus d’aller à l’école. Quelques enfants, ici et là, pleuraient également. Personne ne vint me sauver. Jamais.

Le soleil accouchait chaque matin, un jour semblable à celui-ci. Le jet d’eau froide, la ceinture, désormais constamment dans un coin de la salle de bain, me mordait le corps jusqu’à en extraire les cris, les larmes. Je sens encore la sensation du pain, lorsque je l’engloutissais à la hâte, debout dans le couloir. La langue brûlée par le chocolat chaud et le souffle coupée par l’angoisse. Puis la libération enfin, quand elle me laissait devant le portail de l’école. Cependant, l’angoisse demeurait tapie au-dessus de ma tête parce que je savais qu’elle reviendrait à midi et puis à quatre-heure et demi, avec son cortège de coups, de pincements et de regards féroces. Je ne lui échapperai jamais. Matouné Radja me cernait de partout. Je fermais les yeux et serrais les dents. Un matin, je me réveillerais et Maman sera là. Elle renverrait Matouné en Afrique. Elle masserait toutes mes égratignures et mes plaies au beurre de karité comme elle l’avait toujours fait quand je me blessais dans mes jeux et elle sécherait toutes mes larmes. La chaleur de sa main imprégnait l’air. Je m’endormais en rêvant de Maman. 

Au réveil, j’avais seulement mouillé mon lit.

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Ecrivain et Conceptrice du site.

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