Chroniques

Chapitre 28 : Le sang de ma mère

Dans le taxi, je regardais Paris pour la première fois. Je n’avais jamais remarqué à quel point le béton envahissait tout. Les routes à perte de vue, encombrées de voitures pêle-mêle, s’extirpaient du sol, jusqu’au ciel qui veillait à s’effacer devant les grands immeubles. Dans cette marée grise de barres de fer et de surfaces vitrées et de béton, où les couleurs se ternissaient, seuls les quelques carrés de verdure me semblaient lisses et bien ordonnés. Elle croissait bien droite et sans aucun débordement, quasi-indifférente à l’air brumeux de la ville. L’été tirait peu à peu sa révérence. Un vent doux voilait les rayons timides du soleil, en cette fin de matinée. J’étais née et j’avais vécu toute ma vie sous ce ciel, sans imaginer qu’il puisse couvrir tant d’autres lieux. Ces routes que j’avais tant de fois foulées, ce paysage que j’avais usé de mes regards et cet air qui gonflait ma poitrine m’emplissait à présent d’une chaleur nouvelle. Je découvrais que j’avais un chez-moi, et qu’il se réduisait à ce bout de terre. J’eus la sensation de retrouver les bras de Maman, lorsque je pénétrais dans notre appartement. L’odeur de l’encens imprégnait encore nos murs. Rien n’avait changé. Tout nous attendait.

Pendant que Papa et Matouné Radja déballaient les bagages en se chamaillant, j’errais de pièce en pièce, à la recherche de mes jours heureux. Un tiroir mal fermé, une serviette négligemment jetée au sol ou une trace de dessous de verre oubliée suffisaient à éveiller en moi des souvenirs lointains. Je revoyais notre précipitation le jour de notre départ. Nous étions en avance. L’avion décollait dans 4 heures, mais mes parents craignaient de rater notre vol. Papa et Maman se pressaient à tour de rôle, et me bousculaient dans tous les sens. Quand enfin, nous franchîmes notre palier, prêt à partir, la sonnerie du téléphone retentit. Après une brève hésitation, Papa referma la porte et laissa le téléphone sonner dans le vide. Ces jours ne reviendront jamais. Une nostalgie maussade m’envahit.

Je m’assis au sol et dessinai, Maman, Papa et moi devant une jolie maison à la cheminée fumante. 

—Elle peut pas venir nous aider !

—C’est une petite. Tu veux qu’elle fasse quoi.

—Oh, arrête de la traiter comme un bébé. À son âge, j’étais déjà une deuxième maman à la maison.

Je devinais qu’elle parlait de moi. L’ombre de Matouné Radji dressée devant le seuil de ma chambre, se projeta sur ma feuille. Une colère diffuse se raviva en moi. J’eus envie de la dessiner dans sa longue robe pailletée à manche chauve-souri, pour pouvoir la chiffonner et la déchiqueter. Elle se croyait si belle. Elle ne croisait pas un miroir, pas une vitre, sans s’arrêter pour s’admirer. Je la soupçonnais même d’accentuer le claquement de ces claquettes et le frou-frou de sa robe, pour attirer l’attention sur elle Le froissement de sa robe accompagna ses paroles :

—Maïmouna, viens nous aider à déballer les bagages.

Je continuai à colorier mon dessin, sans lever les yeux sur elle. Je m’étais promis de ne jamais lui adresser la parole. Pour qui elle se croyait. Elle avait certes épousé mon père, mais elle ne serait jamais ma mère.

—Maïmouna ! Je te parle !

Elle se répéta à plusieurs reprises, dans un bruissement de plus en plus important. Papa la rejoignit finalement. Il m’attrapa par le poignet et me conduisit au salon. Je le suivis en traînant les pieds au sol. Matouné Radja fulminait. Elle me détaillait du coin de l’œil, tout en évitant soigneusement de rencontrer mon regard. Dans ces moments de colère, elle était femme à se mettre en retrait jusqu’à qu’elle parvienne à se composer une figure sereine. Elle avait soin de toujours montrer un visage souriant. Au village, les mamans la vantaient comme une fille gentille, obéissante et respectueuse. Avant même son mariage, elle préférait la compagnie des femmes mariées à celle des filles de son âge qu’elle critiquait volontiers et qui le lui rendaient très bien. Son véritable prénom était Manjoula. Mais par taquinerie, elle fut surnommée Radja, comme sa torola afin de souligner son sérieux précoce. Comme une vieille fille, se moquait-on à Kulary, elle ne disait rien, n’esquissait aucun geste et ne faisait aucun pas, sans avoir réfléchi avant. Elle accordait toujours sa réaction à l’opinion des personnes qui l’entourait. Matouné resplendissait alors de mille feux, quand elle constatait l’approbation des autres. Je me sentais si victorieuse d’avoir tordu son maudit sourire. Je croyais Matouné Radja résignait. Elle ne guettait en réalité que l’occasion de prendre sa revanche.

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