Chroniques

Chapitre 24 : Le sang de ma mère

Pauvre Patouné Radji, me répétais-je en moi-même. Après les disputes avec Papa, il recherchait un peu de consolation auprès de Maman. Celle-ci, l’ignorait ou s’emportait à son tour contre lui, selon que mon père soit présent ou non. De leurs échanges, je ne percevais que quelques bribes de phrases. Le plus souvent, Maman m’envoyait jouer dans ma chambre sans aucune explication. Rapidement, Patouné m’y rejoignait pour s’allonger. La colère crispait sa figure, au point de faire ressortir ses veines sur ses tempes. À la vue de ces veines prêtes à éclater, je m’inquiétais de perdre mon oncle. Mon attachement à son égard ne faiblit jamais. Aujourd’hui encore, en le racontant, je ressens encore de l’affection pour lui. Cependant, dans ma jeunesse, cette affection se traduisait par une crainte constante de voir Patouné me quitter. Il me donnait une attention dont je n’avais pas l’habitude de la part d’un homme. Les quelques-uns dans mon entourage, de Papa au Directeur de mon école, ne faisait que passer. Ils passaient devant moi, même au travers de moi, dans mon salon, les rues ou la cours de récréation, sans m’accorder un regard. Je ne souhaitais pas qu’il en soit autrement. Je pris très tôt en horreur la présence de mon père à la maison. Il changeait la télé pendant que je la regardais et s’irritait au moindre bruit émis par un autre que lui. Sa présence m’obligeait à me faire plus petite que je l’étais déjà, dans la pièce. Cet agacement s’étendit de manière quasi-instantanée à tous « les messieurs. » Leur intrusion dans mon univers étroit, provoquait forcément du désordre, si ce n’est des cris et des tensions.

Patouné jouait et rigolait avec moi. Je ne connaissais pas d’autre adulte comme lui. Il était exceptionnel et je me sentais exceptionnelle grâce au temps qu’il m’accordait. Pour rien au monde, je n’aurais pas voulu l’énerver. Maman se plaignait volontiers de mes maladresses et de mes bêtises. En réalité, j’étais une enfant plutôt sage. Il suffisait de m’accorder une occupation pour me distraire pendant un certain moment. J’explorais la moindre activité jusqu’à épuisement. C’est ainsi que ma passion pour le dessin débuta. Toutefois, à cause de cette tendance à me passionner de manière trop intense, je me laissais facilement entraîner par mes « fantaisies » ainsi que ma mère les appelait. Je ressentais le besoin de toucher, d’observer et de grimper sur tout ce qui attirait mon attention. Dans ces moments-là, et ces moments, m’arrivaient souvent, j’oubliais tout le reste dans ma poursuite d’insectes ou mes jeux avec les robinets. Je remarquais ma robe déchirée, mes genoux écorchés ou le désordre de la pièce, qu’aux récriminations de ma mère. J’évitais soigneusement ces débordements avec Patouné Radji. Un froncement de sourcil de sa part suffisait à me ramener à la réalité. Dans ses disputes avec mes parents, je tremblais de le voir, nous abandonner.

« On joue à cache-cache ? » Il ne répondit pas. J’attrapai la balle de tennis traînant à mes pieds et lui tendit : « On joue au foot ? Ou tu veux un dessin ? » Il garda son regard fixé sur un point en l’air, la mâchoire de plus en plus crispée. Ma présence augmentait son énervement. Pauvre Patouné Radji. Il se sentait perdu. Il plaisait toujours à tout le monde. À part Madame Nesraki qui ne comprenait pas le soninké et ne pouvait donc pas apprécier son humour, toutes les femmes et les enfants l’adoraient. Il parvenait à s’attirait la sympathie de tous. La colère de Maman le déstabilisait totalement. Je cherchais d’autres jeux à lui proposer, quand j’entendis des énorme coups retentir dans la maison. Je tressaillis avec mon oncle, comme si ces coups furent effectivement frappés sur nos crânes. Il nous fallut quelques secondes pour réaliser qu’il s’agissait de la porte d’entrée. Nous entendions déjà le grincement de la porte s’ouvrir, quand mon oncle se précipitait hors de ma chambre. Sur ces talons, je le suivis. Malgré un ciel encore éclairait timidement par les rayons rosées du soleil, la nuit s’avançait d’un pas ferme. L’heure me semblait tardive pour s’inviter chez nous. Encore plus tardive, pour taper ainsi à notre porte. Mon affolement se mua en terreur quand je vis des policiers dans le salon.

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Écrivaine et Conceptrice du site 

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