Le sang de ma mère : Chapitre 21

Le sang de ma mère : Chapitre 21

J’accueillais ces informations, sans en saisir leur portée. Elles glissaient sur mon esprit ondoyant, sans le pénétrer tout à fait. Un fleuve qui s’arrête au pied de la mer, révulsé par son souffle iodé. Le seul point de contact entre les deux : la certitude que Patouné Radji devait se marier. Il s’agissait là d’une évidence. Je le sentais au plus profond de moi.

Par ailleurs, Papa en parlait de manière continuelle. Dés les premières semaines de Patouné chez nous, mon père évoqua l’urgence de lui trouver une femme. Il abordait alors le sujet, sans réelle conviction, ni insistance. Il en parlait, comme il parlait de l’importance de toujours soutenir Mitterand (il gardait religieusement une affiche de lui punaisé dans notre salon) parce qu’il était vraiment NOTRE président ou de son envie d’apporter un peu de l’Afrique de l’Ouest à Paris et un peu de la France à Kulary. Des idées sincères qui ne se traduisaient par rien de concret dans notre quotidien.

Mais Fatou Doucouré changea tout. Contrairement aux précédentes, cette prétendante ne pouvait pas être balayé. Elle était une cousine. Grâce à l’un de ses frères qui la reconnaîtrait comme sa fille, on pouvait déjà dire qu’elle était Française. Que demander de plus ? Papa nous le répétait tous les soirs. Même lorsqu’il ne parvenait pas à y amener naturellement la conversation, il l’imposer soudain. Épouse Fatou. Il rejetait son corps en arrière contre le dossier du fauteuil, et avec une expression où sérieux et joie se disputaient, mon père entamait sa perpétuelle litanie. Qu’avait-il à dire non ? Elle était vraiment parfaite. Et puis, personne ne lui demandait de se marier, là, tout de suite. Dans deux ou trois ans. Et puis même si on lui demandait de se marier maintenant. Où était le problème. Tu fricotes avec des filles à côté peut-être ? Sa voix se muait en grognements menaçants à ce moment-là. J’observais avec curiosité la manière dont la colère déformait le visage de mon père.

Papa était un homme long et fin. Bien que sa longue taille me semblait interminable, il ne faisait en réalité que quelques centimètres de plus que Maman. Sa personne entière se dressait avec harmonie. Rien n’accrochait le regard. Pas même sa barbe soigneusement taillée tous les matins. Mon père était une mer paisible. Son esprit n’habitait quasiment plus son corps, tant les soucis et les tracas l’absorbaient. Depuis le décès de son père, survenu l’année de son mariage, Papa, en tant qu’aîné de la famille, s’employa à combler tous les vides laissés par cette disparition. Il lui incombait de pourvoir aux besoins de sa mère, de ses frères et ses sœurs. Il lui incombait également de représenter sa famille désormais dans la chefferie du village. Il accepta ce rôle sans aucune difficulté, et avec une certaine fierté. On vantait beaucoup Mamadou Sakho, aussi fiable et travailleur que son père. On disait même qu’il irait plus loin. Si son père, pour enrichir sa famille commerça avec la Côte d’Ivoire, n’avait-il pas, lui, franchit un bout de l’océan ? Papa soustrayait, additionnait en permanence. Il travaillait, il travaillait, mais toujours de nouveau frais à payer s’ajoutait à ceux déjà encombrants. L’installation du puis à régler, l’argent pour la nourriture à envoyer, sans compter les dépenses pour nous, sa femme et sa fille. L’arrivée de Patouné n’améliorait pas les choses. Travailler à deux avec ses papiers, signifiait un plus gros salaire, et donc plus d’impôt à payer. Surtout, que mon oncle refusait de sacrifier tout son salaire au bien familial. Le jour de paie donnait lieu à un affrontement féroce entre les deux frères. Papa avançait le sens des responsabilités et la charge qu’il coûtait. Patouné Radji menaçait de quitter son travail. Il obtenait une partie de son salaire.

Quand Papa s’énervait, une tempête déchirait son apparence sereine. Ses narines se dilataient bruyamment et ses yeux au contraire disparaissaient dans le froncement de ses sourcils. Il criait surtout. Chaque insulte le défigurait un peu plus. Ses joues et ses lèvres, se crispaient et s’affaissaient, s’étiraient et retombaient dans un désordre complet. Je le sentais capable de tout. Capable de nous tuer tous, et lui-même dans un même geste. Cependant, il ne bougeait pas. Ses veines saillaient, mais seule sa bouche se tordait. Patouné Radji, contrairement à Maman et moi, ne craignait pas d’énerver mon père. Il observait Papa avec ironie quand il lui parlait de Fatou Doucouré. Le souffle court et les yeux rougit par la colère, il se forçait à rire. « Oui, je fricote à côté ! Elle s’appelle Marie ! » Elle s’appelait toujours Marie. Seule la couleur de ses cheveux et de ses yeux changeait. Blonde avec des yeux bleus, brune aux yeux verts, rousse aux yeux gris… Papa s’étranglait d’insultes. Il répétait « Bâtard, bâtard, bâtard », afin de renier son frère.

Je ne supportais pas leurs cris et leur menaces. Je ne supportais pas en particulier, la conviction que cette lutte se finirait, forcément pour le pire. 

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Amy

Écrivaine et Conceptrice de La Femme en Papier

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