Chroniques

Chapitre 14 : Le sang de ma mère

Mon moment favori était le soir, juste avant le dîner. Cette heure m’appartenait à moi seule. Maman donnait son bain à Nadia. Elle attachait solidement Samy sur son dos, et me demandait d’être sage. Je l’entendis décrire à Papa le bain des petits avec dégoût: « Elle patauge dans sa crasse. Elle veut à peine que je la frotte ! En plus avec un gant de toilette ! »

En hiver, la chambre de Nadia se remplissait d’ombres, à la seconde où j’allumais la lumière. Ils donnaient une atmosphère étrange au lieu. Je décidais parfois qu’il s’agissait du château hanté d’une vilaine sorcière, où je me glissais pour sauver ma jolie Barbie borgne. D’autrefois, le château hanté devenait ma maison et les petites voitures, les animaux en peluche et les poupées, mes bébés. Mais le plus souvent, la chambre restait une simple chambre. Tout de mauve tendu. Je m’asseyais derrière le bureau et je dessinais. 

Madame Nesraki adorait mes dessins. « Cette petite à un vrai talent, Halimata ! J’ai jamais vu une enfant de son âge dessinait aussi bien. » Si une autre que Madame Nesraki lui avait fait cette remarque, Maman aurait répondu : « Et alors ? » Toutefois, il s’agissait de Madame Nesraki, elle souriait donc patiemment en me tapotant la tête.

Je pris l’habitude d’offrir mes plus beaux dessins à Madame Nesraki. Son exclamation de joie devant mes œuvres, en valait le sacrifice. Bien avant ses compliments, je m’appliquais à dessiner. Je mélangeais différentes teintes de crayons de couleur et observais avec soin mon modèle. Je sentais que les choses, ou les idées dans ma tête ne devenaient réel qu’une fois sur papier. Cependant, les encouragements de Madame Nesraki firent du dessin, une partie de moi. La plus précieuse. Je le ressentais comme une trahison, lorsqu’elle complimentait aussi les gribouillis de Nadia. Elles les affichaient au côté des miens sur ses murs et son frigo. Je me consolais en voyant qu’ils n’égalaient pas les miens. Tout le monde le voyait. Nadia le voyait. Elle essayait toujours de recopier mes dessins. Alors, pendant qu’elle barbotait dans son bain, je dessinais en cachette. Je ne dévoilais ma réalisation que le soir, pour la montrer à Madame Nesraki.

—Tu dessines quoi ?

Nadia me parlait de si prés que ses cheveux mouillés me tombaient sur l’épaule.

—Nous, tous. Marmonnais-je en continuant à tracer mon soleil.

—C’est qui ces Messieurs ?

—C’est mon Papa et ton Papa.

—Ils se connaissent même pas.

—Et alors. Peut-être qu’un jour, ils vont se voir.

—Et il est où Samy ?

—Bah sur le dos de Maman, là.

Nadia scruta mon dessin un long moment, puis elle demanda encore :

—Mais je suis où ?

Nadia ne ressemblait pas du tout à sa mère. Elles avaient les yeux et les cheveux fait du même noir. Une même peau légèrement dorée, que je coloriais avec du beige foncé. Mais pour tout le reste, elles se distinguaient en tout. Rien n’était tout à fait à la même place, ni de la même forme. J’avais tracé des gros cercles pour dessiner le visage et le ventre tout rond de Nadia. À l’école, elle s’énervait à en devenir toute rouge si quelqu’un utilisait le mot « grosse » près d’elle. Et sa Maman encore plus. Il fallait dire qu’elle était grande pour son âge, expliquait-elle.

Je trouvais ma Nadia très réussite. Plus belle que la vraie. Elle portait du rouge sur les lèvres, pour qu’elles ressemblent vraiment à un petit cœur et un jolie nœud dans les cheveux.

—C’est pas moi ça ! C’est moche ! C’est pas moi !

—Si c’est toi !

Nadia m’arracha mon dessin pour le déchirer. Je lui bondis dessus en criant :

—Rends-le moi, c’est mon dessin !

—C’est pas à toi ! C’est mes feuilles et mes feutres !

—Rends-le moi ! Rends-le moi !

On se battit comme les deux fillettes en colère que nous étions. À coup de griffes et de cheveux tirés. Mon dessin finit en une boule de chiffon.

—Maï, Nadia est très gentille de partager avec toi ses jouets. Alors, ce n’est pas gentil de ta part de te moquer d’elle. Excuse-toi.

Je crispais de toutes mes forces mes poings et mes lèvres. Madame Nesraki déplia mon dessin puis le chiffonna de nouveau, après un bref regard. Je versais quelques larmes. Quelques larmes aussi pour Nadia qui, derrière sa mère, me tirait la langue. Et toutes les autres larmes pour le silence de ma mère. Pourquoi ne me défendait-elle pas ? Je croyais Maman forte, mais là voilà aussi confuse que moi. Peut-être plus. Je décidai de détester à vie chacune d’entre elle.

Maman ouvrit enfin la bouche :

—C’est juste un dessin. Elle est désolée. Allez les filles, faites la paix, vous devez plus vous battre.

—Oui sinon tu ne pourras plus venir ici, Maï. Ajouta Madame Nesraki. 

Je n’étais pas désolée du tout. Pourquoi Maman disait ça ? Je la détestais encore plus d’avoir parler.  Je voulais crier, insulter, leur faire mal. Alors, avant de partir, je glissai discrètement dans ma poche quelques feutres à Nadia.

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