Le sang de ma mère : Chapitre 11

Le sang de ma mère : Chapitre 11

La forme ressemblait à un sourire tordu par le rire.

J’avais trois ans. Ou peut-être un peu plus. Tout m’apparaît avec une telle netteté que je devais certainement être un peu plus âgée. Je suis seule dans le salon, perdu dans la contemplation du mur :  le papier peint vert déjà défraîchi à l’époque, avec des petites fleurs roses aux légers renflements. Elles sont disposées en losange dans une régularité qui me fascine tant que je les observe à la recherche d’une erreur. Puis j’y passe doucement le doigt pour sentir le secret de leur ordre parfait. J’ai beau les caresser, je sens s’accroître ma déception de ne pas y retrouver une sensation véritable, alors j’en déchire une. Juste une fleur pour vraiment la sentir battre dans la paume de ma main. Mais lorsque je tire sur le bord du papier, c’est toute une rangée de fleurs que j’arrache. La sensation est délicieuse. Le mur se découvre, nu et sec. Une forme d’un marron orangé se dessine au milieu du papier peint tapissé de fleurs. Un sourire tordu par le mépris, qui pointe vers mes pieds. J’ai envie d’élargir ce sourire, de le fendre jusqu’au sol.

—Maï ! La main de ma mère s’abattit sur ma joue dans un bruit sourd. Je vacillai et m’assis au sol, étonnée par la légère brûlure laissée par sa paume. Habituellement, elle brandissait sa main en l’air avec le regard crispé, sans jamais oser aller au bout de ses menaces. J’étais si surprise, que je ne songeais pas à pleurer. Je caressais ma joue pour réaliser l’ampleur de sa trahison.

—Un papier peint tout neuf ! On peut pas quitter des yeux deux secondes cette petite ! Maugréait Maman en tentant de recoller le bout de papier déchiré par la seule pression de ses doigts. 

—Mais pas comme ça ! Grogna Papa, la voix chargée de colère. Je les avais interrompu au milieu d’une dispute. « Mais non ! Lisse le papier ! » Ajouta-t-il en se penchant sur son épaule. Agacée, elle se redressa, en froissant le papier en une boule.

—Ça sert à rien.

Papa bouillonna en observant le papier chiffonné entre les mains de Maman. Il lui lança, la salive aux lèvres :

—Ça sert à rien ! Tu t’en fous hein, c’est pas toi qui payes hein ! Tu devrais surveiller ta fille !

—Si j’avais pas à laver tous les vêtements à la main, j’aurai tout le temps pour le faire, lui répondit Maman en savourant chaque mot sous sa langue.

—Mais ferme-la avec tes histoires de machine à laver !

—Mmmh… C’est pas possible de faire toujours des histoires pour à rien ! Tout le monde en a ! Tu crois que je vais continuer à me tuer le dos encore longtemps ?! Ça me prends des heures de faire la lessive à la main. T’iras au lavotaumatic !

—Ah ah ah, ricana Papa avec mépris. T’as vraiment pris goût à l’Europe, mmh. Toi qui fais la lessive à la main depuis que t’es sortie du ventre de ta mère, maintenant t’es trop bien pour ça ?! 

—Ici tout le monde en a ! Ça sert à quoi de nous avoir traîné jusqu’ici, si c’est pour qu’on y vive comme à Kulary !

L’éclat de leur voix, leurs gestes brusques et leurs tempes battantes me terrifiaient autant que la foudre déchirant la nuit. À chaque fois que je voyais leurs visages et leurs bras se rapprochaient, je craignais d’entendre de nouveau le fracas d’une gifle donnée. Je m’approchai de Maman, pour me réfugier dans le pli de son pagne. J’avais grandi à l’abri des bras de ma mère. Même lorsque je lui en voulais, je ne cherchais réconfort et sécurité qu’auprès d’elle.

—Mais c’est trop cher ! Je suis pas un ministre !

—Je te dis justement qu’il y a des modèles pas chers. Kanja a…

—Oh lâche-moi avec Kanja ! À chaque fois que tu raccroches le téléphone avec cette vache, tu veux acheter un nouveau truc. Quand c’est pas une machine à laver, c’est des nouveaux fauteuils. Quand c’est pas des fauteuils, c’est du papier peint que tu laisses ta fille déchirer. Tu crois quoi ?! Que l’argent je le ramasse par terre ?!

Maman hocha la tête d’exaspération.

—Le mari de Kanja gagne pas plus que toi, et avec ses cinq enfants à nourrir, il a quand même acheté une machine à laver.

—Pff ! il remplit le ventre de ses enfants avec les allocations. Toujours à pleurer chez l’assistante sociale celui-là.

—Dis plutôt qu’il n’envoie pas toute sa paye en Afrique, lui !

Papa prit une inspiration si profonde, que je crus voir sa tête enfler. Tout en remuant son doigt sous son nez, il cria :

—C’est pas toi qui vas me dire comment je dépense mon salaire. T’as qu’à travailler, puisque de toutes façons, t’as décidé d’être un homme et de pas avoir d’enfants.

Ses paroles firent bondir Maman. Elle se précipita dans sa chambre et claqua la porte.

Quelques jours après, nous avions une machine à laver. « Elle peut prendre 3 kilos de linges » disait avec fierté, Maman à ses amies.

Mais après cette nuit, leurs disputes sur l’argent se terminaient toujours sur ces mots. Si Maman voulait 30 francs en plus pour les courses, elle n’avait qu’à travailler puisqu’elle voulait être un homme. Si elle voulait un mixeur, elle n’avait qu’à travailler puisqu’elle était un homme. Pareil lorsqu’elle devait nous acheter des robes pour les fêtes. Papa finissait bien sûr toujours par tendre les billets tant désirés. Il avait juste besoin, je pense, pour une raison aussi obscure pour lui que pour moi, de la blesser. Pas d’une manière évidente et cruelle. Plutôt comme l’eau qui ronge du bout de ses dents le métal jusqu’à le faire rouiller. Maman ne réagissait pas à l’injure, seul l’éclat de son regard se ternissait. Son ton se faisait plus sec, lors de leurs discussions. Je ne les vis presque plus s’amuser ensemble. Le plus souvent, l’un brisait l’élan de joie de l’autre par un haussement d’épaule ou une saillie mordante. Nous vivions dans un silence maussade.

Un matin, alors que Papa racontait gaiement sa journée, Maman lui coupa la parole dans un sourire triomphant :

—J’ai trouvé un travail.

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Ecrivain et Conceptrice du site.

Amy

Écrivaine et Conceptrice de La Femme en Papier

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