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Back To The Future

Petite retrospective

Hiver 2006 : je suis en 5ème au Collège Pierre Mendés France. Mme Lorquet, professeur d’histoire nous annonce que le sujet du cours se porte aujourd’hui sur « La traite négrière. » J’ouvre le manuel à la page 240 et je tombe nez à nez avec des images d’hommes et de femmes noirs enchaînés, nus et traînés par des hommes blancs dans un grand navire. L’esclavage… Super, me dis-je. J’ai dévoré l’histoire des rois carolingiens, capétiens et consorts, alors pour une fois que mes ancêtres seront de la partie, je suis enthousiaste. Mais surprise : ce cours se révèle être au contraire un supplice. Dans ce chapitre, pas de batailles où l’on résiste jusqu’au bout comme Vercingétorix, ni même de civilisation fascinante édifiée comme sous l’Egypte des Pharaons. Non, non, ces « Africains » sont cueillis comme des fleurs par ces coquins d’Européens. « Bah, imaginez ! Vous vivez dans la nature, tranquille, et puis il y a des hommes blancs comme des cadavres (alors pour vous se sont des morts-vivants) qui  arrivent et vous tirent dessus avec un engin.

Et pan, le copain tombe raide mort. C’est sûre qu’après ça, on marche droit. » Explique Mme Lorquet, au milieu des rires de mes camarades. Pour ma part, je ne desserre pas les dents. Je suis partagée entre colère et tristesse. Je descends donc d’un peuple stupide, qui habiterait encore dans les arbres si les Européens n’avaient pas eu la gentillesse de les asservir ? Pire, ceux qui n’ont pas été pris de force, se sont vendus contre des objets de pacotilles. Miroir, babioles, et coquillages contre un frère ?! C’en est trop. Je décide d’apprendre mon histoire.

Retour à notre époque

Février 2019 : J’entame la lecture de La Saison de l’Ombre de Léonora Miano. Je connaissais cette auteur, comme essayiste, théoricienne anti-raciste, j’ai (enfin) découvert Léonora Miano, la romancière. Dans une certaine mesure, ces deux facettes de l’écrivaine se confondent. Dans ce livre, elle raconte l’histoire du clan mulongo, dans une contrée reculée d’Afrique, où la mort peut accoucher de la vie et les rêves devenir une réalité. Elle raconte le traumatisme de ce clan qui a pour devise « Je suis parce que nous sommes », lorsque douze de ses hommes disparaissent, une nuit, suite à un incendie inexplicable. Elle raconte l’histoire de mères, d’épouses, d’époux, de chef, qui partent en quête, chacun à leur manière, de ces disparus. Grâce à une narration inattendue, riche en métaphores, l’intrigue nous plonge dans un univers à la fois mystique et ancestral, où un jeu d’ombres se déploie. Qu’est-il advenu des disparus ?

La réponse à cette question, chuchotée au fil des pages, rétablit la vérité bafouée lors de ce fameux cours sur la traite négrière, donnée il y a douze ans. C’est ici, que Leonora Miano, la romancière, prête sa voix à Leonora Miano, la militante. Dans ce récit de l’esclavage, l’Afrique qui se profile devant moi, n’est cette fois-ci pas faite de sauvages, mais de peuples distincts qui ont leurs traditions, leurs langues, et leurs organisations, héritées d’une histoire longue et glorieuse. Les Bweles ont élevé un empire commercial, sous l’autorité de leur reine et de ses redoutables archères. Les Mulongos vivent en symbiose avec la nature dans le refus de nuire à toutes formes de vie. La fiction s’inspire-t-elle de la réalité ? Probable, lorsqu’on pense au royaume d’Abomey (actuel Benin) et son armée composée exclusivement de femmes… Ou lorsque les captifs du navire négrier préfèrent la noyade à la servitude, tout comme un groupe d’Igbos en 1803. Je ne doute pas que La Saison de l’ombre soit un livre à clefs. J’ai donc la certitude que l’Histoire s’invite dans l’ensemble de l’œuvre. Je dirai même que j’approche sur ce point bien plus dans ces pages le récit historique, que je ne l’ai fait dans la petite salle de mon collège. Pourquoi ?

Parce que l’Afrique retrouve un visage humain. Dans ce livre, les Blancs ne sont pas les maîtres, et les Noirs, les victimes muettes et niaises. L’esclavage existait ou a existé dans toutes les sociétés humaines. Il se pratiquait en Afrique avant l’arrivée des Européens. Ces derniers se sont seulement introduit dans un commerce preexistant. Les Blancs n’étaient qu’un partenaire commercial de plus, et les esclaves, un produit commercial parmi d’autres pour les commerçants. La véritable différence apportait par les Européens se situe justement dans les produits qu’ils amènent avec eux. De la même manière, qu’aujourd’hui, les personnes aisées se procurent des œuvres d’art original afin de signifier leur réussite social, les Africains voyaient dans les produits européens une manière d’augmenter leur distinction. La valeur est dans la rareté. 

Parce que l’Afrique apparaît dans sa diversité. L’absurdité du sempiternel « On a a vendu nos frères » est subtilement mis en scène par Leonora Miano. Pour l’observateur extérieur, tous les Noirs sont Noirs. Ils sont donc tous frères. Mais pour ceux qui habitent sur le continent, dans la mesure où la couleur de peau noire est la norme, le facteur fédérateur du groupe se joue au niveau de la langue, des croyances, d’un dirigeant… Ce même principe s’observe sur tous les continents. Personnes ne qualifierait de fratricides, les guerres entre pays européens… Or l’un des sens du mot « esclave » sur le continent africain est « celui qui n’a pas d’attache. » En règle général, les commerçants ne s’autorisaient à vendre que ceux qui n’appartenaient pas à leur peuple. Le geste reste donc criminel, mais il devient compréhensible.

Parce que l’Afrique se réconcilie avec son passé. La Saison de l’Ombre doit son titre à cette période sombre qui s’amorce sur le continent. Déchirement, tristesse, colère : une période où toute humanité se retire des hommes, autant du côté des commerçants-tortionnaires que des hommes-marchandises. La cupidité conduit les dirigeants à se déchirer les uns les autres. La loi du plus fort règne. De plus, contrairement aux autres traites, la traite transatlantique se développe sur un système de prédation massif et dans le cadre de la première mondialisation. Toutefois, une certitude triomphe dans le livre : l’Afrique survivra à cette horreur. Elle survit déjà au travers de ses héroïnes. Eyabe, Ebeise et Ebusi portent dans leurs flancs, dans leurs cœurs et sur leur langues l’avenir de leur clan. Un peuple vit aussi longtemps qu’il conserve la mémoire de ses traditions et de son histoire. « À Bebayedi, les générations à naître sauront qu’il fallait prendre la fuite pour se garder des rapaces. On leur dira pourquoi ces cases érigées sur les flots. On leur dira : la déraison s’est emparée du monde, mais certains ont refusé d’habiter les ténèbres. Vous êtes la descendance de ceux qui dirent non à l’ombre. »

Epilogue

Par son approche humoristique, Madame Lorquet souhaitait « adoucir ce chapitre de l’histoire désagréable pour tous »… Mais pourquoi faudrait-il adoucir ce chapitre ? Pour qui ? Cette volonté me semble aussi insultante que la loi du 23 février 2005 qui prescrivait d’enseigner aux enfants les bons côtés de la colonisation française. Malgré l’abrogation de cet article, cet état d’esprit vis-à-vis de l’enseignement de l’histoire persiste. C’est bien connu, ce sont les vainqueurs qui écrivent l’Histoire. Entre orgueil et culpabilité, ils se donnent un rôle dans leurs récit qui confirme la vision qu’ils ont d’eux-même. Tout comme leurs récits confirment leur opinion sur les vaincus. Ainsi le passé subsiste dans le présent, pour créer un futur semblable à notre passé. Cela nous rend esclave du passé de nos ancêtres. Or, Frantz Fanon écrivait avec force dans Peau Noire, Masques Blancs, « Je n’ai pas le droit de me laisser engluer par les déterminations du passé. Je ne suis pas esclave de l’Esclavage qui déshumanisa mes pères. » Pour briser ces chaînes, il est essentiel de s’approprier la narration de son histoire. La confiscation du récit historique nous a contraint à nous laisser définir par autrui. Cet « autrui » a choisit de réduire l’Histoire de l’Afrique à l’esclavage et d’attacher à la peau noire les stigmates de ce passé. Il est donc essentiel de connaître cette Histoire, car elle influe sur la manière dont nous sommes perçu et nous nous percevons dans la société. Aussi individualiste que soit devenue notre société actuelle, nous sommes les héritiers d’un peuple, d’une tradition. « Je suis, parce que nous sommes. »

Le cours de Madame Lorquet a toutefois eu le mérite de me pousser à apprendre mon histoire.

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